Régis Debray: "l'intérêt général démagnétisé"

Sous la plume de Régis Debray (dont paraît chez Gallimard "Un candide en Terre sainte", 466 pp., env. 22,50 €): "La photo de groupe du conseil municipal? J'ai mis deux ans, me répond le maire de Puy-Guillaume, en Auvergne, 2700 habitants, avant de pouvoir réunir mes vingt-trois conseillers sur les marches de la mairie. Les agendas ne collaient jamais. Il y en avait toujours un avec un empêchement. Une belle-mère malade, des vacances au comité d'entreprise de la verrerie, une partie de pêche, le match de foot. Au club de sport de la commune, on ne trouve plus guère de bénévoles. Et quand l'instit annonce une grève, la réaction des parents n'est plus: Zut, une journée d'école de perdue pour le petit, mais: Qu'est-ce que je vais bien pouvoir en faire demain?" Le républicain à l'ancienne ne s'y reconnaît plus. Où est passé l'intérêt général? Le long terme? Le privé et l'immédiat ont tout avalé. Ce perso d'abord, quel boute-en-train ne le déplore? Casse-tête tous azimuts: trouver la bonne date. Amicale sportive, assemblée diocésaine, loge franc-maçonne, comité de rédaction, cellule ou section de parti, bureau de l'association: pas de chance, on est toujours pris ce jour-là. Certes, un vrai Parisien ne zappe pas un plateau télé, ni une réunion de copropriétaires, ni un dîner du Siècle. On a tous l'instinct de notre intérêt. Fric et frime nous assignent et mobilisent. Mais dès qu'il ne s'agit plus de se faire voir, de gagner des sous ou de monter un coup, l'être-ensemble gratuit ou désintéressé semble avoir perdu le pouvoir de réquisition qui était le sien pour le meilleur et pour le pire, du temps où le devenir collectif polarisait nos petites vies individuelles. Et régulait d'autorité nos agendas, jours fériés compris. Dans une société qui se rêve conviviale et prend un échange d'informations pour un échange d'idées, le Net connecte tout en émiettant. Et le travail d'intérêt collectif est devenu une punition légale. Malgré la loi de 1901 et la prospérité du monde associatif, la cause commune se démagnétise. Qui invite des amis à dîner doit désormais leur annoncer, pour contourner la belle-mère souffrante, que Madonna passera prendre le café (se plaindre au dessert que les avions ont toujours du retard).(...)S'engager a un double sens, et ce n'est pas un hasard: se mettre au service d'une cause et bloquer son agenda."

"Le Monde", vendredi 8 février 2008