Le romancier, dramaturge et réalisateur franco-belge présente son dernier livre sur la sexualité. Il évoque ainsi les désirs, l’amour, les politiciens ‘véritables érotomanes’ qui l’ont inspiré, son succès, les critiques, ainsi que Bruxelles et la monarchie belge.

Eric-Emmanuel Schmitt est l’Invité du samedi de LaLibre.be.

 

‘Les Perroquets de la Place d’Arezzo’ évoquent de nombreuses manières de vivre sa sexualité, ses désirs et l’amour. Pour vous, c’est quoi l’Amour ?

C’est une aventure quasi impossible : larguer les amarres et en finir avec l’égoïsme en pensant que quelqu’un d’autre a plus d’importance que vous. Qui est capable de cela ? Souvent un père ou une mère par rapport à ses enfants… mais c’est beaucoup plus rare dans une relation sexuée. Puis, aimer, cette forme de dépendance absolue à l’autre, c’est aussi en finir avec la maîtrise de soi et de sa vie. L’articulation entre la sexualité et l’amour est une chose difficile. Parfois, la sexualité empêche l’amour, car la jouissance a quelque chose d’égoïste…

Vous dites que le désir peut faire des ravages. Vous avez souffert de cela vous-même ?

Oh oui ! Les ravages du désir, les ravages de la passion, j’ai souffert et j’ai fait souffrir. Je ne vais pas me mettre dans une position de victime (rires). Comme nous tous, je pense avoir été victime et bourreau.

Que retenez-vous de la rédaction de ce premier livre sur la sexualité ?

Chacun de mes romans a un thème différent, c’est ma façon de me renouveler. J’y pensais depuis longtemps, mais j’attendais d’avoir la maturité et l’indulgence nécessaire pour l’écrire. Je ne voulais pas juger les comportements érotiques de mes personnages, même les plus déplaisants à mes yeux. Puis, je voulais maîtriser suffisamment l’écriture pour suggérer sans jamais décrire… Cela ne me gêne pas que les journalistes disent que j’ai fait un livre érotique, ça fait vendre, mais ce n’est absolument pas ce que j’ai fait. Il n’y a aucune description érotique. Un livre érotique, je ne l’aurais pas fait !

Vous vous êtes inspiré de personnages réels. On reconnaît DSK, c’est bien lui ?

C’est lui, et c’est plein d’autres que le public ne connaît pas forcément. Je m’en inspire, je ne décris personne comme il est. Cela fait 25 ans que j’observe la libido des hommes politiques que je rencontre. Ce qui me fascine chez l’homme politique, c’est ce paradoxe entre quelqu’un qui est  - d’un côté - dévoué à l’intérêt public, à l’égalité entre les hommes et les femmes dans la société, et – d’un autre côté – d’un égoïsme absolu dans la sexualité. Pour eux, la sexualité est vécue comme une décompression, un rapport de soi à soi au lieu du soi à l’autre.

Faire l’amour pour décompresser, c’est une chose,  mais n’est-ce pas aussi un besoin de séduction qui - à un moment donné - n’a plus de limite?

Complètement, certains hommes politiques sont de véritables érotomanes ! Ils seraient prêts à séduire le pied d’une table si celui-ci votait ou pouvait réagir à sa présence. Il y a une force égocentrique chez l’homme politique, qui lui est d’ailleurs nécessaire pour supporter tous les déboires. Face aux défaites, aux critiques et aux remarques, ils doivent avoir une structure narcissique très forte.

Vous en avez parlé avec certains hommes politiques ?

Non, j’ai simplement observé, puis… j’ai fait parler leurs maîtresses ! Les femmes me parlent beaucoup (rires). En tant qu’oreille confidente, je sais cela.

Vous êtes installé à Bruxelles depuis de nombreuses années et avez d’ailleurs acquis la nationalité belge. Quelles étaient vos motivations ?

Elles sont uniquement d’ordre privé, j’ai refait ma vie ici. Pouvoir devenir belge tout en gardant la nationalité française, cela retraçait bien mon parcours France-Belgique, ma vraie histoire.

Qu’avez-vous pensé de la polémique sur ‘Bruxelles, pas belle !’ lancée par Jean Quatremer ?

Si on compare cette ville à d’autres capitales, il est clair que Bruxelles n’a pas été soucieuse de son apparence pendant quelques années, ce qui a installé beaucoup de verrues dans Bruxelles. Ce concept de bruxellisation, qui consiste à foutre n’importe quoi à côté de n’importe quoi, est un concept d’urbanisme mondial ! Paradoxalement, j’aime ce côté disparate, cet individualisme total qui régit les rues… Cela dit quelque chose de l’âme belge, ce n’est pas arrivé par hasard.

Vos deux derniers romans évoquent Bruxelles, cela va-t-il de plus en plus être le cas ?

Je ne sais pas le dire à l’avance, si ce n’est que Bruxelles et la Belgique m’inspirent. ‘Les Perroquets de la Place d’Arezzo’ se déroule à Bruxelles pour 2 raisons. D’abord, c’est une place incroyable où les yeux voient une ville du nord et les oreilles entendent les tropiques grâce aux cris des nombreux perroquets et perruches qui y vivent (Voir vidéo en dessous de l’interview) . Puis, sur le plan sexuel, c’est une ville assez désinhibée. A Paris, les gens seront aussi chauds et désirants, mais ils vont sauver les apparences par de l’hypocrisie et des secrets. Le Belge a un aspect ‘tout droit dehors’, il parvient généralement à parler de sexualité de manière détendue et normale.

Sur le plan politique, quel regard portez-vous sur la Belgique ?

C’est très curieux, moi qui suis de tradition républicaine française (où l’on coupait les têtes des rois), la Belgique m’a donné un autre regard sur la monarchie. Pendant la dernière crise institutionnelle, je me suis rendu compte de la force et du symbole du roi, c'est-à-dire la volonté d’être ensemble. Tout à coup, j’ai trouvé cela utile. En l’absence de circonscription fédérale, le roi est le seul à représenter l’ensemble des Belges. Pour moi, il faudrait que les élus de Flandre aient besoin des suffrages wallons et bruxellois et vice-et-versa. La politique que jouent certains – particulièrement en Flandre – ne serait plus possible.

Ce nationalisme flamand vous interpelle ?

C’est un produit de l’Histoire au milieu de son histoire. Cela rappelle qu’à un moment donné la Wallonie, tout comme la Hollande, a été écrasante. Maintenant, c’est la Flandre qui remorque le pays, après la Wallonie. Il y a dès lors une forme de revanche, de politique réactive sur le territoire et la langue. C’est davantage une réaction qu’une action.

Vous êtes un homme très apprécié, reconnu pour être toujours aimable, calme, ouvert à la discussion… Vous arrive-t-il de ne pas être ce personnage, de péter un câble ?

Personne ne m’a vu en colère. J’ai été colérique jeune, je me suis rendu compte que c’était stupide. La colère, cela veut simplement supprimer le réel, comme par magie.

Comment vivez-vous l’énorme succès mondial de vos romans et pièces de théâtre ?

J’ai l’impression que cela arrive à quelqu’un d’autre. Je n’ai pas l’œil dans le rétroviseur. En oubliant le succès, je m’allège… Mon quotidien reste complètement centré sur mes proches, ma vie et l’œuvre que je suis en train d’écrire. Quand on me rappelle mon succès ou les millions de livres vendus, j’écoute, je rougis, puis HOP, j’oublie et me concentre sur ma vie.

Certains de vos livres sont parfois sévèrement critiqués. Comment vivez-vous la critique ?

Depuis le début, cela arrive. Il est même déjà arrivé qu’un critique entame son papier par ‘Je n’ai pas lu le livre, mais je sais qu’il est mauvais.’ Ces gens parlent d’eux, ils ne parlent pas de moi ! J’ai une insolente simplicité, car je donne l’impression de ne pas travailler beaucoup, alors qu’il faut travailler énormément pour faire simple. Cela dit, je demande souvent à mes proches et ceux qui m’apprécient de me faire des critiques, c’est très constructif.

Justement, comment écrivez-vous ?

Quand j’écris, c’est dévorant, j’y passe la journée entière. C’est complètement obsessionnel.

Vous rêvez de vos personnages la nuit ?

Non, non, non. C’est d’ailleurs très curieux, j’aimerais travailler là-dessus avec un psychologue, car j’ai un imaginaire puissant le jour et zéro la nuit. Je fais des rêves ordinaires : j’ai vu une tarte aux fraises dans la journée, et bien je la mange dans mon sommeil. C’est une absence de sophistication  désolante…

Souvent, les lecteurs sont émus aux larmes en lisant vos livres. Et vous, vous pleurez encore en écrivant ?

Oui, je suis complètement dans l’émotion de mes personnages. La rédaction d’une scène émouvante peut me faire pleurer pendant les 3 jours d’écriture. J’ai même dû apprendre à mes chiens à ne pas réagir à mes pleurs. Ils voulaient me consoler en venant me lécher lorsque je pleurais. Maintenant, ils font la différence entre mes émotions et celles de l’écrivain.

Vous rédigez énormément de livres et de pièces, mais êtes-vous capable de jeter des projets entamés ?

J’ai beaucoup jeté avant. Là, je me connais suffisamment pour savoir si c’est suffisamment mûri et investi. Il m’est arrivé d’écrire des pièces parce que je m’ennuyais… Elles ne sont jamais sorties de mon bureau…

Vous écrivez à la main ?

Avant j’écrivais à la main, maintenant à l’ordinateur. Cela me permet d’être perfectible sans devoir réécrire tout un passage. Je corrige beaucoup, beaucoup. Il faut que cela soit simple et fluide afin que le travail cache le travail.

Vous avez déjà pensé à faire une pause de 6 mois, 1 an ?

Ouh non, ça m’angoisserait ça !


Entretien: Dorian de Meeûs