Le regard pétillant, le sourire d’enfant accentué par ses fossettes, le visage d’Eric-Emmanuel Schmitt s’illumine quand il exprime son amour pour ses semblables. Dans son recueil de nouvelles, “Concerto à la mémoire d’un ange”, les personnages ont la possibilité de se repentir à un moment-clef de leurs existences. Tous ne feront pas ce choix mais, loin du déterminisme, l’auteur paisible préfère croire au libre arbitre et à la faculté pour l’homme de changer. Il évoque avec nous son propre cheminement et redore le blason d’un genre délaissé : la nouvelle.

Pourquoi la nouvelle est-elle un genre méprisé ?

Nous sommes dans une période qui survalorise le roman. Je me souviens, alors que j’avais du succès au théâtre, qu’on me disait : “vous savez, vous méritez mieux que le théâtre, vous êtes un vrai écrivain, faites des romans !” Chaque époque a ses genres nobles et en ce moment, c’est le roman. Il y a une tendance à croire que la nouvelle, c’est le travail d’un romancier qui ne s’est pas fatigué or le fond commande la forme. Il y a des choses qui ne seront fortes qu’en 20 pages, d’autres en 500. On est aussi dans une époque où il y a une invasion de littérature commerciale, il y a même des schémas. Par exemple, aux Etats-Unis, un roman c’est forcément 500 pages. Quand j’ai publié “Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran”, on m’a demandé de l’allonger alors que mon travail avait été d’être bref. C’est d’autant plus regrettable que la nouvelle, pour moi, est un genre qui correspond à nos modes de vie modernes, on n’a plus forcément le temps de se jeter dans de grandes lectures de 800 pages même si on a toujours besoin de fiction. L’homme est un animal dont l’imagination fabulatrice est toujours en demande.

Vous écrivez dans le journal d’écriture publié à la suite des histoires que la nouvelle représente l’art de la synecdoque.

Oui, c’est dire l’essentiel avec des détails, la voile pour le bateau, c’est raconter toute une vie en quelques pages. Mes nouvelles racontent, à l’occasion d’un fait, d’une rupture, d’un basculement, toute une destinée, toute une vie. Je pense qu’une nouvelle, c’est autant de dit que de non-dit, c’est un art qui suscite beaucoup l’imagination du lecteur.

Pourquoi publier ce journal d’écriture ?

J’ai parfois joint des journaux de bord aux éditions de poche et c’est ce qui me vaut le plus de courrier de lecteurs. C’est comme la chambre d’écho de la lecture, il y a une prolongation qui me permet aussi d’expliciter les enjeux philosophiques. Et puis, moi, j’écris pour les autres, pas pour me libérer ou me soulager de quoi que ce soit. Sans doute un peu mais pas consciemment, c’est vraiment un acte vers l’autre. L’histoire mûrit longuement dans mon esprit puis je l’écris en quelques semaines. C’est ce qui me permet de faire tant de choses. Là, j’ai un roman dans la tête, tout ce que je vais vivre va le nourrir et à un moment, je vais m’asseoir à ma table et le coucher sur le papier.

La spiritualité traverse toute votre œuvre. Pourquoi ce thème de la rédemption ?

La question est : peut-on changer ? Cette question, je me la pose et je ne sais pas répondre. Sommes-nous libres ? Subissons-nous un destin ou nous inventons-nous en situation ? Cette réflexion a toute sa place dans la fiction. J’ai tendance à croire que l’on peut partiellement changer mais dans le livre, il y a quand même des gens qui ne changent pas, comme l’empoisonneuse ou l’abbé arriviste. Dans ces nouvelles, j’essaie de montrer qu’il y a une force en l’homme qui est la pensée. Prendre conscience, c’est ce qui permet à l’homme de se désengluer du déterminisme, des traumatismes, de prendre sa liberté par rapport à lui-même et aux événements extérieurs. Cette petite marge de liberté que nous avons, c’est la pensée. Mais la liberté n’existe que si on s’en sert, seulement si on prend conscience et qu’on décide d’agir sinon, on est régi par des déterminismes de l’humeur, du corps, des situations intérieures et extérieures. La liberté est un acte de la conscience et une manière de se positionner dans l’existence. Je veux y croire car je suis optimiste.

Dans “Concerto à la mémoire d’un ange”, la rédemption s’effectue grâce à l’influence d’événements extérieurs mais n’est pas le fruit d’une réflexion personnelle.

L’humain peut beaucoup pour l’humain, chaque homme peut un jour être un ange pour un autre. L’élément décisif qui provoque la rédemption, j’y crois. Ma vie est faite de rencontres qui m’ont permis de prendre des chemins, peut-être que c’était mon destin peut-être que c’était éloigné de moi-même. J’ai effectué un grand travail pour me défaire de mon agressivité et de mon arrogance à l’adolescence. Quand je me suis rendu compte que la colère était un comportement magique visant à supprimer la réalité du monde, j’ai pris conscience que c’était un comportement archaïque et la colère a disparu.

Comment devient-on optimiste ?

Je l’étais peut-être avant, ce qui change, c’est la manière dont on surmonte les choses difficiles de la vie. L’optimisme, c’est juste une réaction, une opinion sur l’existence. Puisque la condition humaine m’échappe, j’ai décidé d’habiter ce mystère avec confiance plutôt qu’avec angoisse et désespoir. Le mystère reste, c’est juste ma façon d’être qui a changé. Ce qui m’a purgé de la colère aussi, c’est de regarder l’autre comme un être fragile et éphémère, comme moi. Là, être en colère n’est pas possible car cela n’en vaut pas la peine.

Tout le monde est capable de rédemption ?

Non. Je pense que tout le monde en est techniquement capable mais qu’il faut à la fois à l’intérieur et à l’extérieur, la création d’un espace qui permet de se reconstruire. On voit très bien dans les pays où il y a eu un génocide, si on crée un espace de parole où les enfants qui ont vécu des horreurs peuvent s’exprimer, ils vont pouvoir dépasser le traumatisme et se reconstruire, si l’enfant ne peut pas parler, il ne peut pas.

Sainte Rita, Abel et Caïn, beaucoup de références bibliques…

Cela fait des années que je pense à Caïn et Abel, le frère qui tue son frère et qui, pour se justifier, ricane en disant : “est ce que j’étais le gardien de mon frère ?”. Pour moi, l’humanité commence quand on se rend compte que oui, on est le gardien de tout être à côté de soi, qu’on est responsable de lui comme on est responsable de soi. C’est la vie même. Nous sommes tous les enfants d’un assassin mais l’humanité n’a réellement pu exister que lorsqu’il a pris conscience de l’horreur du fratricide. C’est un très bel enseignement philosophique.