C’est un premier roman qui n’en est pas un, ces feuillets d’usine (sous-titre donné par l’auteur) formant plutôt un long poème. Scandée, ponctuée de blancs, jouant avec les mots, apparentée à la ligne claire, la langue de Joseph Ponthus emporte dès l’entame du récit, d’autant que de cette singularité naît une puissance d’évocation hors du commun.

La tête haute

Joseph Ponthus a été éducateur spécialisé pendant plus de dix ans en banlieue parisienne avant de suivre en Bretagne celle qui allait devenir sa femme. Il a quitté son travail sans la certitude d’en décrocher un autre. Et bien vite, le constat est amer : il lui faut se contenter d’être des bras pour de brefs contrats intérimaires. Ce sera d’abord dans des usines de transformation de poisson, puis à l’abattoir. "La servitude est volontaire / Presque heureuse", écrit-il au début. Même quand il est poussé de plus en plus loin dans l’insupportable (l’omniprésence du sang, ces têtes de veau attendrissantes, ces comportements qui flirte avec la maltraitance animale), Joseph Ponthus gardera toujours la tête haute. Car il y a de la noblesse dans le fait de gagner sa vie. Malgré les tâches abrutissantes et répétitives, les changements d’horaires intempestifs, les missions temporaires, bref tout ce qui fait de l’intérim un broyeur d’humanité.

Les yeux écarquillés

À sa suite, on pénètre les yeux écarquillés dans l’envers du décor de l’industrie agroalimentaire, ses dérives, ses excès, ses zones d’ombre. On découvre combien le travail à la chaîne déteint sur les corps et les esprits, les cadences qui broient. "J’éprouve un sentiment très aigu d’être au monde / En adéquation presque spinoziste avec mon environnement / Le Grand Tout qu’est l’usine." Il y a le temps qui ne passe pas, la rudesse de certains rapports hiérarchiques, les corps qui trinquent, la répétition des douleurs, l’épuisement qui fait qu’on peut littéralement pleurer de fatigue. Mais il y a aussi la camaraderie qui sauve et l’indispensable chœur des artistes - on croise en ces pages Fernand Raynaud, Aragon, Brel, Apollinaire, Perec et, surtout, Charles Trenet "sans les chansons duquel je n’aurais pas tenu".


"Ce n’est qu’une étape / Elle est là / Il faut la vivre avec détermination et courage." Ce qui fait tenir Joseph Ponthus, c’est aussi le soutien de sa mère (à qui il écrit des pages gorgées d’émotion), l’amour de sa femme, mais encore d’être conscient d’où il vient, d’avoir étudié la littérature, de savoir qu’un autre monde existe, que cette étape nécessaire est transitoire.

Salvateur, authentique, exprimant diverses couleurs de ressentis, ce poème/roman autobiographique a été multiprimé depuis sa parution en janvier dernier, notamment par le Grand prix RTL-Lire. Une reconnaissance justifiée envers un auteur qui offre le premier rôle à cette France invisible qui a enfilé pour partie un gilet jaune.

Joseph Ponthus | À la ligne | La Table Ronde | 267 pp., env. 18 €

© IPM

EXTRAIT

"Nos joies des petits riens
Des bouts d'insignifiance qui prennent sens et beauté dans le grand tout le grand rien de l'usine
Un collègue qui aide juste en devinant ton regard
Un geste qui devient efficace
Une panne de machine de dix minutes et les muscles qui lâchent
Le week-end qui ne tardera pas
La journée qui se finit enfin
L'attente de l'apéro
Manger à sa faim
Dormir tout son soûl
La paie qui tombe enfin
Avoir bien travaillé
Avoir retrouvé une chanson oubliée qui fera tenir encore deux heures
Avoir retrouvé un couplet
Sourire"