Et mes fesses, tu les aimes mes fesses...?

Livres & BD

Vaucelle Aurore

Publié le - Mis à jour le

Et mes fesses, tu les aimes mes fesses...?
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Jean-Claude Kaufmann s’attelle à une question qui gêne aux entournures : la manière dont on perçoit les fesses dans nos sociétés. Mais l’intellectualisation du sujet ne le rend pas plus simple à appréhender. Il explique, d’un air amusé, que dans les librairies, les acheteurs potentiels de son ouvrage, "La guerre des fesses" ont quelque difficulté à passer en caisse d’un air détaché.

Vous parlez de la charge négative qui entoure le postérieur. Mais cette image est purement culturelle, car vous précisez que ça n’est pas le cas dans toutes les civilisations.

Au Japon, il y a un culte des fesses plutôt masculines d’ailleurs, c’est le cas pour les fesses des sumos. En Amérique latine, les fesses sont utilisées par les femmes comme un instrument tranquille de séduction. Alors que chez nous, employer le mot "fesses", déjà, ça se bloque sur les lèvres. Le mot n’est pas simple à dire (cf. à droite). Il faut dire que les fesses véhiculent des choses diverses. Il y a la question de la fesse esthétique (ce dont parle ce livre), la connotation érotique avec des pratiques qui sont même un peu transgressives. Mais ça renvoie aussi aux matières fécales… C’est pour cela qu’elles sont tournées en dérision, dans un humour souvent graveleux. Pourtant, c’est là que se situe le conflit de code de beauté le plus fort actuellement. Sur les fesses, et sur rondeurs et hyper-minceur.

Justement quel est l’historique de l’hyper-minceur, car c’est ce que la mode nous vend, même si ce n’est pas la réalité…

C’est ce que la mode nous vend, même s’il y a un consensus pour dire que la beauté est plus multiple que cela. Néanmoins, c’est la référence absolue dans les magas de mode. Tout le monde est un peu contre, dénonçant le bouc émissaire, qui est la mode. Mais pourquoi ne parvient-on pas à desserrer l’étreinte de ce modèle unique ?

Vous parlez de ces machineries postindustrielles qui servent à créer de la normalité…

Plus la société est libre et ouverte, plus elle a besoin de références pour fonctionner. Des normes qui ne sont pas obligatoires. La grande loi d’aujourd’hui, c’est chacun fait ce qu’il veut dans tous les domaines.

Pourquoi ces sociétés libres ont besoin d’autant de normes ?

Car c’est le point d’accord commun. Les normes s’installent toutes seules, ça ne veut pas dire que tout le monde va les suivre de la même manière. Certains choisissent de s’écarter de la norme mais sont prêts à assurer cette différence. Plus on est dans la norme, plus c’est facile. Pour le code de minceur, c’est autre chose : plus on est proche de la norme, plus on accumule des bons points pour la vie privée. On a un choix de partenaires beaucoup plus large. Et dans la vie professionnelle, pour les discriminations à l’embauche, le déroulement de carrière, les notes à l’école… La minceur s’est installée comme opérateur de tri social. Ce qui explique que les femmes qui font le plus de régime sont les femmes qui ne sont pas en surpoids.

Vous rappelez que notre perception des fesses est issue de notre tradition judéo-chrétienne. Vous nous expliquez le diable n’a pas de fesses, il n’a qu’un petit cul pointu.

Dans les représentations du Moyen-Age, il a un cul comme les animaux. Sans muscle fessier. Ce qui me fait dire, au début du livre, que la fesse est le propre de l’homme. Sans la fesse et le muscle fessier, il n’y aurait pas eu le cerveau développé, et pas donc de civilisation. Je m’explique : c’est la station debout qui fait que le muscle fessier s’arrondit; cette station debout libère les bras et explique qu’il y a eu l’outil et la réflexion qui va avec. Donc "la fesse est au fondement de l’humanité", c’est un peu vrai. Le diable, lui, est déshumanisé. Dans les sabbats médiévaux, la punition la plus terrible, c’est d’embrasser le cul du diable, infamie absolue. Ça rejoint notre mépris actuel pour les fesses.

Mais qui n’est pas du tout universel… Vous racontez que pour les Japonais, les fesses peuvent manifester des émotions.

C’est le cas du robot Nobihuro Takahashi : ce sont des fesses en plastique souple munies d’un logiciel qui fait que le derrière bouge et exprime des émotions (1). Dans la culture japonaise, comme dans la Grèce antique, les fesses ne sont pas tournées en dérision, on accorde de l’importance à leur esthétique. En Amérique latine, c’est plus les fesses que les seins, même. Les fesses peuvent être à poil avec le string à la brésilienne, mais il n’est pas envisageable de faire du sein nu. Chez nous, il y a deux mondes entre les seins et les fesses. Les seins, ça évoque la maternité. Ils peuvent être dévoilés sur la plage. Si on évoque les fesses, c’est un autre univers qui frôle le tabou. Enfin, en Afrique, des gros seins et des grosses fesses font partie de la beauté féminine.Curieusement, en Afrique, la référence actuelle est à la peau qui s’éclaircit, une taille qui s’affine mais avec des seins et des fesses - que l’on affirme dans les danses de "fesses". (Ça tourne en boucle sur You tube). Emerge une contestation de la culture dominante de la minceur.

Ces jeunes femmes africaines se donnent du mal. Vous parlez de cette pratique : certaines femmes "s’administrent" des cubes Maggi pour augmenter leur postérieur.

C’est une pratique qui n’est pas généralisée, qui a lieu dans les milieux modestes qui n’ont pas accès à la chirurgie esthétique, et qui est un peu magique aussi. Mais il y a tout autant de magie à croire aux crèmes minceur. Mais ce n’est pas la seule histoire de ce type. Il y a cette femme décédée en octobre dernier en Floride, après une implantation d’un mélange de colle et de ciment pour une augmentation du postérieur. On le voit, cette contre-mode de la fesse pleine est très présente.

Vous parlez d’une "nouvelle fesse", mais c’est en fait un retour à une situation qui préexistait à l’ultra-minceur. En Egypte ancienne, les corps sont représentés de profil, fins dans la partie haute, mais avec des hanches généreuses.

Cléopâtre avait de grosses fesses ! Même si on ne la représente pas comme cela au cinéma. Et un ventre abondant. Mais elle a les bras et les poignets minces. C’est la première fois que l’idée de minceur apparaît comme élément de distinction sociale d’ailleurs.

Vous évoquez ce débat touchy sur une typologie des fesses, selon les zones géographiques du globe. (cf. extrait ci-contre).

Il y a des différences biologiques compliquées à recenser. Il existe en Afrique, dans le Sud-est, des femmes callipyges avec des fesses énormes. (NdlR, c’était le cas de la Vénus Hottentote). Mais ce qui est frappant, c’est que lorsque les codes s’installent, les corps finissent par suivre.

Vous évoquez aussi les fesses comme élément du désir. Des hommes ne cachent pas qu’ils aiment les rondeurs, qu’ils associent à la volupté. Il y a clairement un rapport entre les fesses et la sexualité.

Derrière la guerre des codes, il y a une contestation des hommes. Ils sont séduits par les corps longilignes des mannequins, car ils gagnent des bons points dans la société, quand ils sont accompagnés d’une femme mince. Mais majoritairement, leur préférence va aux rondeurs. Et quand ils expriment leur préférence esthétique pour les rondeurs, il y a quelque chose d’autre qu’ils ne peuvent pas dire et qui est de l’ordre du fantasme…

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