"Ah, le poète, l’écrivain ! Continuez tout droit et, tout en haut de 1a route, c’est à droite." A Huccorgne, tout le monde connaît Dimitri Verhulst. Depuis neuf ans, l’écrivain flamand a quitté Gand et s’est installé là, avec sa Nathalie, sa compagne, Il y mène une vie sociale proche des habitants, partageant avec eux la pétanque ou le kicker. Il est d’ailleurs devenu "citoyen d’honneur" de Wanze l’an dernier !

De sa maison, on a une superbe vue panoramique sur la vallée de la Meuse. Un héron vient de temps en temps se poser dans son jardin, laissant indifférent le gros chat roux qui sommeille contre la fenêtre.

A 40 ans, Dimitri Verhulst a déjà une longue carrière littéraire, dont un très grand succès avec "La merditude des choses" qui donna lieu à un film tout aussi mémorable. Il y racontait l’histoire haute en couleur d’un jeune garçon pris dans une famille totalement déjantée et alcoolique. C’était sa propre histoire.

On le connaît aussi comme coprésentateur avec Hadja Lahbib, de l’excellente émission culturelle sur Arte Belgique, "Vlaams kaai" (prochaine émission, le mercredi 27 février). Et voilà que sort en français, un nouveau roman : "L’entrée du Christ à Bruxelles", un événement car il reste trop rare que des romans néerlandophones soient traduits en français.

Ce court roman imagine qu’un jour une dépêche tombe sur les écrans annonçant que le Christ viendra sur Terre, et à Bruxelles, le 21 juillet, jour de la fête nationale. Cette simple annonce bouleverse la vie des habitants, perturbe les autorités, rameute les curieux. De peur du futur regard "divin", chacun parle à nouveau à ses voisins, les automobilistes deviennent respectueux, l’Eglise a peur de devoir rendre des comptes (le roman est sorti en néerlandais en pleine affaire de l’évêque de Bruges). Bref, une fable souvent très drôle (lire notre critique ci-contre) qui est aussi un regard sans concession sur notre société.

Rencontre sur les hauteurs de Wanze.

L’entrée du Christ à Bruxelles est une référence au tableau d’Ensor même si vous ne parlez pas du peintre ?

C’est un peu un retour à la littérature. Ensor avait lu la nouvelle de Balzac, "Jésus-Christ en Flandre". Je remets cette idée à nouveau dans la littérature. On a vu, ces dernières années, d’autres parodies d’Ensor, comme l’entrée de Mahomet à Kuala Lumpur. C’est chaque fois, la même idée : quel est l’impact de la venue de quelqu’un qui, si on y croit, symbolise le bien ?

Sa venue permet de réaliser l’utopie d’un monde meilleur.

Je montre en effet que les gens seraient alors prêts à se battre pour un monde plus juste, simplement à cause de l’arrivée du Christ, parfois parce qu’on a peur de ce qu’il pourrait nous dire. Mais pourquoi ne pourrait-on faire la même chose sans cela ? Mon combat, mon idéal, ce n’est pas d’attendre un dieu, qui d’ailleurs ne viendra pas, mais de réaliser déjà ce monde meilleur, aujourd’hui. Pourquoi faudrait-il un retour des religions, avec leurs diktats et leurs "conseils" pour qu’on se préoccupe enfin des autres ? Je n’aurais jamais cru qu’en 2013, des siècles après les Lumières, on ait encore besoin de l’arrivée d’un dieu sur terre pour se préoccuper du bien des hommes. Mais il est vrai qu’aujourd’hui, l’égoïsme domine et que trop de gens, quand ils croisent un SDF à la gare centrale se disent qu’ils s’en foutent car de toute manière c’est de sa faute.

Vous adoptez le ton de la farce, tout le monde y passe et en prend pour son grade. Vous n’êtes pas un peu misanthrope ?

C’est mon rapport à Ensor qui avait ce même ton avec son monde de 1880. C’est un plaisir de faire cela, comme lors d’un carnaval. Mais la misanthropie, non. C’était le thème d’un roman (non traduit), "Journées de merde sur une boule de merde", mais pas ici où je parle plutôt de la petitesse des gens, j’évoque aussi l’univers des villes avec Bruxelles mais cela pourrait être Paris ou Eindhoven, ces villes où règne un égoïsme quand chacun se replie sur son chez-soi, bien chauffé, n’ayant plus comme vie sociale que Facebook. C’est mon droit de mettre ce monde en question où les gens ont perdu l’habitude de se dire bonjour. Je le vois chaque jour. A Wanze, tout le monde se salue, mais déjà à Huy, c’est fini et personne n’aide quelqu’un en lui ouvrant une porte. Au grand magasin, quand une caisse supplémentaire s’ouvre, tout le monde se précipite pour dépasser son voisin.

Votre héros (est-ce vous ?) dit : “Je suis ce fou inoffensif qui rêve doucement d’un monde sans nationalités, sans drapeaux, un monde sans passeports comme c’était encore le cas avant la Première Guerre mondiale.”

Stefan Zweig était par hasard à Ostende chez Ensor quand a éclaté la guerre. C’est alors qu’on a instauré le passeport et il n’a pas pu rentrer chez lui. Sur mon passeport, on indique que je suis né à Alost, mais cela ne dit rien de mon caractère, de mon esprit. C’est curieux ces questions : on me qualifie de Flamand quand je vis en Wallonie, comme on qualifie de Turcs des immigrés venus de Turquie et habitant chez nous, parfois depuis leur naissance. Pour moi, il n’y pas de frontières, pas de différence entre un habitant d’Eeklo, de Rochefort ou du Kosovo. Certes, je connais la convention de Genève qui réserve l’accueil aux réfugiés politiques, mais pourquoi la pauvreté qui les chasse ne serait pas une bonne raison ? L’économie ne serait-elle pas politique aussi comme on le voit avec Mittal ? Quelle différence de souffrances y a-t-il entre quelqu’un qui meurt d’une balle dans la tête pour ses convictions et celui qui meurt de faim ? Qu’est-ce qui nous permet de dire qu’une souffrance est à 100 % et une autre à 40 % ? Personne ne fait le choix de naître où il est né. Si j’avais eu le choix je n’aurais pas choisi un père alcoolique.

Pourquoi avoir quitté Gand il y a neuf ans ?

C’est bizarre qu’on me demande toujours ça. Pourquoi un Belge ne peut-il vivre en Belgique ? Demande-t-on à un Belge pourquoi il a choisi de vivre en Provence ? En fait, je connaissais bien la Wallonie dès mon enfance. J’ai escaladé tous les rochers de la région. Et à Gand, je voyais monter, comme ailleurs en Flandre, l’extrême droite. Mais j’ai bien vu qu’en Wallonie aussi, il y a une certaine xénophobie qui augmente. Entendre des Wallons parler parfois des Arabes ou des homosexuels, me fait peur. Disons que je continue mon combat humaniste, cette fois depuis la Wallonie.

Que représente la Belgique ?

Impossible à la définir. Mais il y a quelque chose. J’ai travaillé avec le photographe de Magnum, Harry Gruyaert, pour un livre de photos sur la Belgique. Dans toutes, mêmes de détails, on sentait qu’on était en Belgique même si on ne pouvait dire pourquoi. J’ai écrit ce livre sur l’entrée du Christ en pleine crise gouvernementale interminable. Une telle crise en Afrique aurait mené à la guerre civile ! Pas chez nous, où règne un goût de la tranquillité, où on a continué à payer nos impôts. Nous avons réussi à construire une société qui peut fonctionner même sans ses directeurs et gardiens.

Bart De Wever ?

Pourquoi toujours parler de lui ! Mais il n’est pas tabou, il est le produit de son temps, la victime de petits esprits. Son discours n’est pas le mien quand il parle de territoires comme si on était encore au Moyen Age. Mais sans doute, ces gens qui ont accepté de manger du McDo toute leur vie, ont-ils maintenant peur de cette mondialisation qu’ils acceptaient. Je préfère dire que je suis fier d’être belge quand je vois que l’on vient de l’étranger chez nous grâce à nos lois généreuses sur l’avortement et l’euthanasie. Nous avons eu de vrais débats et de vraies lois pour répondre à la souffrance des gens.

La merditude des choses : c’était votre histoire.

Je voulais lever un tabou, parler de l’alcoolisme qu’on cache trop souvent, de ces enfants de dix ans qu’on retrouve endormis à une heure du matin sur le billard du café car la loi précise seulement qu’ils doivent être accompagnés d’un adulte, sans dire dans quel état est cet adulte. Cela n’a toujours pas changé d’ailleurs. Mon prochain livre sort en mai et parlera d’un homme de 70 ans qui n’a plus de plaisir dans la vie et dans son couple et choisit de simuler la maladie d’Alzheimer pour être séparé de sa femme, dans un home, à voir ce que les gens disent de lui. On parle peu de la solitude et de la tristesse des gens âgés.