Être une femme et la fille de...

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MONIQUE VERDUSSEN

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Être une femme et la fille de...
© R.V.

ENTRETIEN

Intense. Vibrante. Dans chacun de ses gestes, sa façon de bouger, ou d'écouter, un sourire qui à la fois se donne et se garde, un mélange d'intrépidité et de fragilité, Françoise Nyssen semble, à chaque instant, vivante. Vivante pleinement. Longue et blonde comme si elle descendait de Suède - il y a de ça -, elle cache à peine, sous ses fines lunettes, un sens des réalités qui ne se laisse pas prendre en défaut. Un fait est un fait. Et les chiffres ne souffrent pas de désinvolture. À partir de là, elle peut rêver et lire et rire et conduire une entreprise dans la convivialité et s'offrir le luxe d'élever sept enfants - «les deux miens, les trois siens, les deux nôtres» - avec Jean-Paul Capitani qui, depuis vingt ans, partage sa vie et les orientations des éditions Actes Sud.

«Jean-Paul est arrivé aux éditions en 1982. Il venait de transformer une ancienne laiterie de ses grands-parents, située au bord du Rhône, en centre culturel avec cinéma, expositions... Il lui manquait une librairie. Il est venu chez nous avec un projet qui m'a tout de suite plu. Lui aussi, dans la foulée. On ne s'est plus quittés. On a fait la librairie ensemble. On y a inclus le rayon musical qui me tenait à coeur. Et on s'est installé au Méjean.»

Fille d'Hubert Nyssen, Françoise assume aujourd'hui la direction d'Actes Sud en codirection avec Jean-Paul Capitani et Bertrand Pie: «Hubert a fondé la maison. Il lui a donné ses grands principes, son image, la qualité, le format des livres... Sur cette base préservée, le travail se fait dorénavant en équipe. C'est bien. Comme une vraie famille où l'on s'entend, discute et, parfois... s'engueule.»

LE PRÉNOM DU PÈRE

Associée à l'aventure des éditions à peu près depuis les origines, Françoise ne parle de son père qu'en l'appelant par son prénom: «Enfant, il m'impressionnait. Il avait une autorité naturelle très forte. Ce n'était pas le genre de père à vous faire sauter sur les genoux. Mais il est sûr qu'il m'a donné le goût des livres. Ma première image d'enfance, c'est moi, assise devant sa bibliothèque, en train de lire. Quand mes parents se sont séparés, j'avais treize ans. Et durant les vacances que je passais auprès de lui, mon père me donnait une liste de livres où puiser. Nous avons été et sommes restés en contact à travers les livres qui sont toujours mon passe-temps préféré.»

C'est pourtant vers la biochimie que Françoise orientera ses études, impressionnée par les recherches de son beau-père, le professeur en génétique et Prix Francqui René Thomas, deuxième mari de sa maman d'origine suédoise. Mais très attachée aussi au centre ancien de Bruxelles où elle est née et a longtemps vécu, elle s'y est tant impliquée dans la vie de quartier qu'elle fit ensuite des études d'urbanisme qui la menèrent dans un cabinet d'architectes, et puis, la vie faisant, au ministère de l'architecture à Paris: «J'y avais un boulot plan-plan qui me laissait du temps pour mes enfants, mais me semblait très ennuyeux. Hubert venait de créer Actes Sud en Arles avec sa seconde épouse, Christine Le Boeuf. Le jour où il a laissé entendre que c'était trop lourd pour eux deux, j'ai risqué timidement: est-ce que je pourrais venir? Ils ont dit oui. Lui n'a plus fait que le littéraire. Elle, les couvertures, avant de se lancer dans les traductions. Je faisais le reste. C'est à dire un peu tout.»

UN PEU DE TOUT

Un «un peu tout» d'autant plus compliqué qu'il n'y avait, dans ces années 1978-1979, ni fax, ni photocopieuse, ni TGV, ni beaucoup de moyens. Il fallait s'ouvrir davantage: «Bertrand, puis Jean-Paul sont arrivés au début de 1980 et ont tout de suite fait partie d'un cercle de lecteurs appelés à donner leur avis. Hubert m'a toujours étonnée par sa capacité à faire confiance et à déléguer. Il a l'autorité sans être autoritaire. L'économie doit être au service du choix éditorial et de la qualité. Mais elle a ses règles qui sont fondamentales. Bertrand Pie est maintenant directeur littéraire. Jean-Paul dirige le secteur Beaux-Arts et Nature. Hubert s'est gardé la collection Un endroit où aller, ce qui fait tout de même Nancy Huston, Alice Ferney, Anne Bragance, Anne-Marie Garat... Hubert ne s'occupe pas de gestion. Il entend pourtant ce qu'on lui dit.» Dans tous les domaines d'Actes Sud, les femme sont nombreuses. Un hasard ou une volonté? «C'est comme ça. Elles sont plus nombreuses sur le marché du travail. Quand j'ai commencé, être à la fois une femme et la fille de mon père était un double handicap. Maintenant, elles sont attachées de presse, libraires, représentantes, romancières... C'est leur choix. Et il me va. Je trouve très agréable de travailler avec des femmes. Elles sont simples, directes, souples, actives, imaginatives...»

VIGILANCE

Si, depuis la guerre d'Irak, les conflits sociaux en France et l'accablante chaleur de l'été, Actes Sud connaît, comme beaucoup d'entreprises, une baisse de pression, la maison va et marche plutôt bien. À condition de rester vigilant et de ne pas se voir exclu de la vie littéraire parisienne: «On y est admis, même si la rumeur a beaucoup médit à notre sujet. Il n'y a plus cet ostracisme à notre égard. La presse se montre sensible à ce que nous faisons. On est dans le réseau. Mais nous posons question: comment se fait-il qu'ils soient toujours là? On n'est pas invité aux cocktails. On n'est surtout pas dans les grands Prix de fin d'année. Force est de constater qu'en vingt-cinq ans, tout est allé à Gallimard, Seuil et Hachette. Albin Michel l'a eu, mais est dans la constellation Hachette. Minuit l'a eu, mais est diffusé par le Seuil. Nous avons obtenu le Livre Inter et le Goncourt des lycéens. C'est un formidable encouragement moral mais ne nous rapportera jamais les quelque deux millions d'euros d'un Goncourt si convoités parce que si nécessaires au fonctionnement actuel de toute maison. Gérard de Cortanze a publié chez nous les deux premiers volumes de la trilogie dont le dernier - moins bon que les précédents - a été donné à Albin Michel. Consciemment. Pour avoir le Renaudot. Et il l'a eu. C'est hallucinant, non?»

Mais le public est-il dupe? Les prix ont-ils le même impact qu'autrefois? «Pas sur les gens qui lisent. On achète le Goncourt pour l'offrir plus que pour la qualité du livre. Il est l'événement auquel participent les relais de la presse, des librairies, de la diffusion. Dans le même esprit, le souhait d'hégémonie et de concentration du groupe Hachette est vraiment menaçant pour les petits éditeurs indépendants comme nous.»

Aux lecteurs, les vrais, d'aller à la rencontre de ceux-ci, de les reconnaître, les lire, les aimer. Ce n'est pas très difficile.

© La Libre Belgique 2003

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