Samedi soir, le maître du suspense a été accueilli par ses fans en rock star au Grand Rex, à Paris. Il est apparu en Américain de base, plein d’humour.

« C’était l’occasion unique à ne pas rater. J’ai attendu dix heures devant le Grand Rex pour être sûr d’être dans les premiers rangs. » José, un Montois d’une trentaine d’années, est un inconditionnel de Stephen King. A l’occasion de sa semaine de promo à Paris, la première en plus de quarante ans de carrière, le maître du suspense a rencontré deux fois ses fans. José s’était déjà déplacé mercredi au cinéma MK2, sur les quais de Seine, pour la séance de dédicaces du dernier roman de l’Américain, « Docteur Sleep » (Albin Michel). « Je l’ai trouvé fort accessible », dit-il.

Samedi soir, sur la scène du cinéma Le Grand Rex, Stephen King est à nouveau accueilli en rock star par plus de 2800 fans. Installé sur un fauteuil rouge, il est interviewé par le critique littéraire Augustin Trapenard (Canal+, France Culture). « J’ai peur des clowns à cause de lui », glisse ce dernier avant d’interroger l’écrivain américain sur ses propres peurs : « J’ai peur des grandes foules et toujours un peu peur du noir. Comme la plupart des gens. Quand vous rentrerez chez vous, seuls dans le noir, tout peut arriver ! A l’heure où nous parlons, quelqu’un pourrait être rentré chez vous, être sous votre lit. Les fous ont plus tendance à aller dans la douche… Si vous êtes venus en voiture, vous aurez peut-être une surprise en regardant dans le rétro. J’aime que vous soyez terrifié ! »

Le public se manifeste bruyamment et Stephen King s’amuse. Sans pouvoir aller aussi loin dans l’analyse que dans l’intimité feutrée de « La Grande librairie » jeudi soir sur France 5, face à François Busnel, ou dans la longue interview accordée il y a quinze jours à « Télérama », l’auteur prolifique répond sans fard, vêtu d’un jean et d’un tee-shirt gris. Il s’essaie au français et poursuit en anglais, épaulé par un traducteur. « Je me sens bête de ne connaître que ma langue maternelle. Les expressions françaises de mes livres viennent de mon enfance dans le Maine, au sud du Québec. Enfant, j’étais frappé par les chaussures des Canadiens français. Les miennes sont très communes », continue de plaisanter Stephen King. Plus sérieusement : « Après avoir lu Zola, j’ai eu envie de lire et même d’écrire en français. »

Stephen King se prête avec beaucoup d’esprit au jeu de la promo, capable de divertir son audience, en bon Américain. Pourquoi la suite de « Shining » ? « Danny Torrence n’a jamais quitté mon esprit. Après avoir eu un père abusif et alcoolique, après avoir croisé des fantômes dans ce fameux hôtel, il s’en va avec sa mère qui porte un corset. Ils se retrouvent tous les deux face au monde hostile qui les attend. Les lecteurs me demandaient ce qu’il était devenu. J’étais curieux de savoir si je pouvais les projeter à nouveau dans cet univers. Sans forcément leur foutre la trouille, parce que s’il est facile d’effrayer un gamin de 14 ans, ce n’est pas évident 36 ans plus tard. Ce fut un grand défi d’écrire la suite. »

Pendant cette heure et demie, il sera, évidemment, question d’écriture. Sans pouvoir expliquer ce « mystérieux processus » à l’œuvre, Stephen King livre ses routines : « Chaque jour, je me lève, je prépare mon petit déjeuner et celui de ma femme, je promène le chien et je nourris le chat. Je rejoins mon bureau, « Woodlands », à 100 mètres de chez moi. Je me fais un thé, je regarde la dernière page écrite la veille, et j’ai l’impression de voir un avion qui se balade sur les pistes avant de décoller. Tout est froid, et puis quelque chose se réchauffe dans mon esprit et je vois l’histoire se dérouler sous mes yeux. Moi, je ne paie pas de psychanalyste, j’ai des fantasmes, je les écris et les gens me paient ».

Après un hommage aux enfants, « symboles vivants de l’imagination », ce grand gosse de 66 ans se retrouve face à un Maxime Chattam qui a « l’impression d’être un gamin face au Père Noël. » « Vous fixez-vous des limites ? », lui demande l’auteur français ? « Non. Je fais confiance à mon sens inné de ce qui doit être moral. Je veux que les gens lisent mes histoires, mais qu’ils sentent que dans mon esprit, il n’y a pas de limite. C’est bien s’ils se disent qu’ils sont entre les mains d’un auteur fou et que tout peut arriver. »

« Je continuerai à écrire jusqu’à ce que Dieu me rappelle à lui », confesse Stephen King, avant de répondre aux questions de fans, telle, Lou, 16 ans, émue. « J’ai de l’affection pour chacun de mes personnages. Il faut que je vive avec eux, que je voie le monde à travers leurs yeux. Mais je n’ai jamais compris Randall Flagg, et j’ai honte d’aimer Annie Wilks ». Léo, 18 ans, le branche sur ses influences au cinéma. King cite « Le bon, la brute et le truand » de Sergio Leone – « sa peinture de l’Ouest m‘a donné l’idée d’écrire mon propre mythe de l’Ouest », « Les Diaboliques » de Clouzot - qui lui a inspiré la scène où Danny est agressé par une femme morte qui surgit d’une baignoire – et « Bambi », « le premier film que ma mère m’a emmené voir. Disney fout une trouille bleue à des enfants de trois ans ! Il y a cette scène où je pouvais sentir la poudre. Bambi demande ce qui se passe à sa maman (et il imite Bambi) et sa maman répond (et il imite la mère) « Les hommes sont dans la forêt ». Les monstres, c’est nous… »

A 22 heures précises, la rencontre est close. Dans cette foule bigarrée, certains sont sous le choc. « C’est la chose la plus géniale qui me soit arrivée, avec le mariage de mon fils ! C’est un rêve de le voir parler, de savoir ce qu’il a dans la tête, même s’il ne le sait pas lui-même. En plus, il est drôle. Je ne sais pas s’il a conscience du pouvoir qu’il a sur le gens », s’enflamme Edith, une Bretonne, lectrice depuis 25 ans. Emelyn est sortie d’une dépression il y a dix ans grâce aux ouvrages de Stephen King. « C’est une émotion énorme. Je vais pleurer tout à l’heure en rentrant chez moi. »