La grande écrivaine américaine Joyce Carol Oates, souvent citée pour le Nobel, s’est emparée pour "Petite sœur, mon amour" d’un terrible fait divers qui défraya pendant des mois la chronique américaine. Un soir de Noël, en 1996, on retrouva, dans sa maison familiale, le corps étranglé de Jon Benet Ramsey, fillette de six ans qui était déjà une vedette du patinage. Pendant des semaines, on suspecta tour à tour un pédophile qui avoua trop vite, le père, la mère, le frère. Les médias et la blogosphère se ruèrent sur cette affaire croustillante en lâchant toutes les hypothèses sans retenue. Les psychologues et la police firent assaut d’incapacité.

Chez Oates, la "miss-mini-bout-de-chou" devient "Bliss" Rampike, un prénom choisi par Betsey, la mère, car plus vendeur. Avide de reconnaissance sociale et de gloire, bigote, elle pousse sa fille au-delà de toute mesure, lui fournissant coach, masseur et attaché de presse. Elle fait refaire son visage et l’habille d’une virevoltante jupe de ballerine en tulle, de bas en résille couleur chair, d’un corsage moulant et d’un soupçon de culotte en dentelle blanche. Bliss n’est plus qu’un objet soumis aux ambitions maternelles. Si elle vole de succès en succès, elle se replie aussi de manière autiste, se réfugiant la nuit chez son frère Skyler, quand elle fait encore pipi au lit.

Le père, brillant et charmeur, court les jupons et abandonne sa femme. Il avait lui aussi espéré que son fils soit le meilleur en tout, mais Skyler se cassa une jambe en tentant de devenir le héros sportif rêvé par son père et devint boiteux et mentalement "bizarre". Il se sent exclu, moins aimé que sa sœur pour qui il voue un amour/haine compréhensible. Car bien sûr, la question essentielle reste celle de l’amour, des enfants instrumentalisés par les névroses de leurs parents et qui n’ont pas droit à leur vie propre, celle d’une mère, bafouée, qui se réfugie dans Dieu et le mirage du succès people de sa fille.

Tout explose le jour où on retrouve Bliss dans la cave derrière la chaudière, les bras serrés par un foulard rouge. On ne retrouvera jamais l’auteur du crime, mais la maltraitance avait commencé bien avant l’irréparable. La famille dysfonctionnelle, névrosée, était par essence, maltraitante.

Joye Carol Oates nous raconte cette histoire par la voix chaotique de Skyler qui veut régler son passé dix ans après le crime. Un récit aussi haché et plein de notes en bas de page que son esprit, mais un roman d’une force incroyable. La presse américaine a trouvé parfois caricaturale son attaque de la "middle class". Mais le malaise qui nous prend à lire ce livre passionnant, à sentir la souffrance d’être enfant, à subir les familles bancales et les médias vautours, montrent bien que cette histoire est proche de nous.

Petite sœur, mon amour Joyce Carol Oates traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Claude Seban Philippe Rey / 670 pp. , env. 24 €