Coïncidence du calendrier éditorial : les lecteurs peuvent trouver ces semaines-ci sur les rayons des libraires deux bandes dessinées récentes, reprenant un stéréotype racial véhiculé dans "Oliver Twist", le chefs-d'oeuvre classique de Charles Dickens - un auteur... anglais.

"Ravenstein", tome 5 de l'excellente série "Basil et Victoria" cosignée par Edith et Yann (éd. Humanoïdes associés) et "Oliver Twist de Charles Dickens" de Dauvillier, Deloye, Merlet et Rouger, dans la collection Ex-Libris, consacrée aux adaptations de classique de la littérature (éd. Delcourt), mettent tout deux en scène le personnage du receleur Fagin, maître des petits voleurs qui hantent les bas-fonds et dépouillent les bourgeois du Londres victorien à son profit.

Le Fagin, décrit par Charles Dickens en 1837-1839, est la caricature même du Juif fourbe, prototype du préjugé antisémite. L'illustrateur du roman de Dickens, George Cruikshank, renforça encore cette imagerie (Fagin est affublé d'un nez crochu, d'un barbe filasse et affiche en permanence un air sournois). Le grand auteur de bande dessinée américain, Will Eisner, lui-même juif, a publié en 2003 "Fagin le Juif" (édité chez Delcourt, comme la récente adaptation d'"Oliver Twist"), une bande dessinée réhabilitant le receleur tout en décryptant les sources de son antisémitisme rampant.

Stéréotypes tenaces

Dans la préface de son livre Will Eisner confesse avoir lui-même usé, à son corps défendant, de stéréotype racial. Dans sa première série à succès, "The Spirit", publiée à partir de 1940, il avait imaginé un jeune Afro-Américain, nommé Ebony ("Ebène" !), contrepoint humoristique à son héros de détective masqué. Ebony était gaffeur, gourmand, tenté par la paresse (mais très courageux à l'occasion) et, surtout, parlait un argot typé avec un accent caractéristique.

Après la guerre, ayant pris conscience "des implications sociales engendrées par les stéréotypes raciaux", Eisner remplaça Ebony, d'abord par un petit Eskimo (communauté moins polémique en pleine émergence du mouvement pour les droits civiques aux Etats-Unis), au langage très châtié, puis, finalement, par un jeune blanc, Sammy. Paradoxe : le Spirit perdait son seul compagnon issu d'une autre communauté ethnique (et classe sociale) que la sienne.

Dans les oeuvres de la seconde partie de sa carrière, Will Eisner s'est attaché à condamner les préjugés raciaux qui ont miné la société américaine. C'est ainsi qu'il en vint au personnage de Fagin. "Le fait est que l'auteur n'a jamais eu l'intention de dénigrer le peuple juif", souligne néanmoins Eisner.

L'auteur rappelle que dans "Une histoire d'Angleterre pour les enfants", Dickens condamna la persécution des Juifs par Edouard Ier en 1290. Et qu'il tenta, vingt ans après la première parution d'"Oliver Twist", d'en gommer les références à la judaïté de Fagin. "Olivier Twist" n'était pas un pamphlet antisémite; le but de l'oeuvre était de dénoncer la condition sordide des orphelins dans l'Angleterre de la Révolution industrielle. Mais le mal était fait et un stéréotype était né. Faut-il pour autant retirer ce classique des rayons ? Ou, au contraire, se souvenir que, naguère, certaines idées aujourd'hui condamnables étaient communément admises ?