"Salut Terrien anonyme. Laisse-moi me présenter : je suis la déclaration universelle des droits de l’homme. Autrement dit : ta meilleure amie." Ainsi s’ouvre le volume de collection "La petite bédéthèque des savoirs" consacré aux droits de l’homme. Ecrit par le philosophe François De Smet, directeur du Centre fédéral des migrations (Myria), et mis en pages et en cases par le dessinateur Thierry Bouüaert, son personnage principal est donc un texte, qui raconte pourquoi et comment il a été conçu. Rappelle combien il est fondateur et novateur. Ne fait pas mystère de ses limites. "L’idée de partir de la déclaration, d’en faire un personnage est générée par le constat qu’on s’est rapidement aperçu que faire, de manière un peu scolaire, la litanie des textes qui ont parlé des droits de l’homme et de leur insuffisance pourrait se révéler ennuyeux pour le lecteur, mais aussi pour nous. Nous avons voulu faire de l’histoire des droits de l’homme un petit sujet de philosophie", commente François De Smet.

Les auteurs se sont ainsi mis à la place de ceux qui, à partir du début de l’année 1947, ont piloté le comité de rédaction de la déclaration universelle des droits de l’homme : l’Américaine Eleonor Roosevelt, le Français René Cassin, le Libanais Charles Malik, le Chinois Peng-Chun Chang… "Il y a un côté romancé, même si nous avons travaillé avec pas mal de documentation. Nous avons essayé d’imaginer, en tenant compte de ce que nous savons de leurs caractères et de leurs discussions, les débats auxquels ont dû être amenés ces gens qui avaient conscience de faire l’histoire" , rappelle François De Smet. " L’humanité se redonne rendez-vous après une grosse crise, c’est un euphémisme, et trouve les arguments et les mots pour écrire un ‘Plus jamais ça’." Dans le même temps, le comité de rédaction sait que sa fenêtre de tir est étroite : les ruines de la Seconde Guerre mondiale sont encore fumantes que déjà se profile la Guerre froide.

De l’art d’amener, et de garder, tout le monde à table

D’ailleurs, pour que la déclaration soit adoptée par l’Assemblée générale des Nations unies, le 10 décembre 1948, ses rédacteurs ont dû éviter quantité d’écueils, diplomatiques et philosophiques : les blocs antagonistes de l’Ouest et de l’Est sont en train de se former; la conception du monde diffère en Occident et en Orient ; l’Afrique n’est pas à table, mais ses peuples commencent à aspirer à l’émancipation des puissances coloniales. Le texte lui-même n’est pas exempt d’incohérences et de contradictions, par exemple entre libertés religieuses et liberté d'expression.

"Pour une première rencontre mondialisée sur les valeurs, ce qu’ils ont réussi à faire était quand même pas si mal" , estime le philosophe . "On parle de proclamation des droits de l’homme mais, dans les faits, on les crée au moment où on les décrit. C’était une gageure. Malgré les compromis qu’ils ont tous dû accepter, le résultat est quand même très fort, même si la déclaration n’a pas de grande portée juridique. C’est un texte symbolique, philosophique et politique, qui a ensuite été traduit dans toute une série de textes obligatoires, comme, par exemple, la convention européenne des droits de l’homme, etc. C’est le premier texte non seulement à vocation universaliste, mais universel de cette valeur", relève François De Smet.

La déclaration universelle des droits de l'homme est un phare, pas un rempart

L’ouvrage ne verse cependant pas, loin de là, dans l’optimisme béat, et les couleurs par Thierry Bouüaert, tirent vers les teintes sombres. "C’est instinctif, je cherche à exprimer par la couleur l’impression que me laisse le texte", précise le dessinateur. "La couleur est une espèce de complément d’objet direct au dessin. Elle est sombre, parce que le contexte de la séquence est sombre."

Car au fur et à mesure que l’on suit l’accouchement de la déclaration et les questionnements de ses rédacteurs, De Smet et Bouüaert mettent parallèlement en images, sinistrement iconiques, de noirs épisodes des septante années qui ont suivi : les guerres du Vietnam, du Liban, en ex-Yougoslavie, Tian’anmen, les crises migratoires, le 11 Septembre… La déclaration est un phare pour la civilisation, mais elle n’est pas un rempart contre la barbarie. "La déclaration universelle des droits de l’homme n’a pas transformé le réel comme par magie. Le standard est de qualité, la déclaration et les textes qui suivent sont quand même très exigeants par rapport à ce qu’est la nature humaine. Mais la réalité court un peu derrière. Le verre est à moitié plein. Il y a toujours des génocides et des crimes contre l'humanité, mais au moins peut-on les qualifier comme tels, et traduire des responsables politiques en justice", fait observer François De Smet. "Si notre but était de faire un objet de débat et de montrer la fragilité des droits de l’homme et de l’être humain lui-même, il fallait faire un truc un peu pessimiste, un peu fataliste."

Un travail à remettre sans cesse sur le métier

Il y a d’autant plus de raisons d’être pessimiste que les droits de l’homme subissent ces derniers temps des attaques, frontales ou sournoises, de plus en plus fréquentes, même dans ces parties du monde qui se targuent d’en être les berceaux, comme les Etats-Unis, ou en Europe. "Si on m’avait dit il y a cinq ans que des hommes politiques occidentaux (comme le président de la N-VA, Bart de Wever, NdlR),je serais tombé de ma chaise", avoue François De Smet. “Je suis pessimiste à court terme, mais optimiste à long terme. L’histoire est imprévisible, et si on ne s’extermine pas avant, on en sortira plus fort. Je crois au mouvement de balancier. Toute réduction finit par être compensée par un rappel des valeurs. Ce qui est intéressant, ce sont les gens qui s’émeuvent parce qu’on ferme des frontières, qui viennent en aide aux réfugiés dans le parc Maximilien ou qui manifestent contre un décret dans les aéroports. Les Etats-Unis sont, comme toutes les démocraties, une démocratie imparfaite, mais fascinante. Ils peuvent élire un Trump, et en même temps, les citoyens ressentent dans leurs tripes qu’il y a quelque chose qui cloche. Cela prouve qu’avec le temps, il y a quelque chose qui est profondément ancré ”, ose le philosophe.

Sur la couverture se détache, l’image d’une jeune femme parmi ses contemporains, au-dessus desquels volent les pages de la déclaration universelle des droits de l’homme. "Je voulais nous montrer, nous humains, dans notre anonymat, notre ensemble, notre diversité, concernés par ce texte universellement fondateur qui a pour intention de nous protéger de nous-mêmes", détaille Thierry Brouüaert. "Les feuilles volantes signifient que le texte part de chaque individu, mais que ces valeurs vont aussi vers chacun de nous. L’exercice de la compréhension des droits de l’homme, c’est un exercice vivant, ce n’est pas une notion bétonnée dans le marbre. Chaque génération doit être amenée à réfléchir sur la portée de la déclaration de 48, à garder ce socle fondateur et peut-être même à le faire évoluer pour le rendre encore plus complet, encore plus efficace, pour l’adapter à chaque époque", conclut le dessinateur.

--> "Les droits de l’homme, une idéologie moderne". La petite bédéthèque des savoirs, t.16. François De Smet et Thierry Bouüaert, éd. du Lombard, 88 pp. en couleurs
Exposition des planches de Bouüaert au Centre belge de la bande dessinée, 20 rue des Sables, Bruxelles, jusqu’au 5/3.

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Une collection pour ne pas mourir idiot

L’ouvrage sur les droits de l’homme s’inscrit dans l’entreprise de vulgarisation scientifique (une tendance lourde, en bande dessinée) entreprise par la collection "La petite bédéthèque des savoirs" du Lombard, déjà riche de seize tomes. Lancée il y a un an, elle est pilotée par l’auteur David Vandermeulen ("Fritz Haber") et Nathalie Van Campenhoudt, qui réunissent experts et dessinateurs, pour ouvrir, de façon pédagogique et ludique, le champ des sciences "dures" et humaines, de l'art, de l'économie, des questions de société, etc.. 

Au générique, on trouve entre autres les tandems l'astrophysicien Hubert Reeves et Daniel Cazenave, qui explorent "L’Univers"; la sociologue Nathalie Heinich et Benoît Feroumont (''Le Royaume"), se penchent sur le cas de l'artiste contemporain; Jean-Baptiste Thoret, spécialiste du cinéma des années 70 et Brunö ("Atar Gull", "Tylor Cross", "Commando colonial") évoquent le nouvel Hollywood"; l'expert en histoire des technologies Jean-Noël Lafargue et Marion Montaigne ("Tu mourras moins bête") s'interrogent sur l’intelligence artificielle"; Jacques "Pompon" de Pierpont et Hervé Bourhis secouent "Le Heavy Metal". Mais encore : le mathématicien Ivar Ekland et l'auteur oubapien Etienne Lécroart se frottent au hasard; le journaliste Olivier Bras et le tordant Bouzard font équipe pour "Le Rugby", tandis que l'acteur, journaliste et écrivain Christophe Bourseiller est associé avec Jake Raynal pour parler des "Situationnistes"). Vivement conseillé. OleB