ENTRETIEN

Avec 754 titres traduits en français en 2004, les bandes dessinées japonaises ou coréennes (mangas ou manwhas) représentent plus de 35 pc du secteur en Belgique et en France (1). Pratiquement tous les grands éditeurs francophones disposent désormais de collections consacrées à cette immense production. Casterman a ainsi lancé Sakka, collection qui privilégie des auteurs plus pointus. Le responsable de celle-ci, le Français Frédéric Boillet, est une figure particulière: lui-même auteur de BD, il partage sa vie et son oeuvre depuis une quinzaine d'années entre le Japon et la France. En 1994, il publiait «Tokyo est mon jardin», en collaboration avec Benoît Peeters et le grand auteur japonais Jirô Taniguchi. Dans la foulée, il devient l'instigateur du mouvement «La Nouvelle Manga».

Qu'est-ce que «La Nouvelle Manga» ?

J'ai découvert la manga début des années 90. Je me suis aperçu que ce que je cherchais à faire depuis longtemps, à savoir parler du quotidien dans les BD, y existait en quantité. C'est devenu pour moi une source d'inspiration. J'ai dans la foulée voulu faire découvrir ces oeuvres en Europe et, dans l'autre sens, faire découvrir les auteurs européens qui font de la BD du quotidien au Japon.

Avec Sakka, vous faites découvrir des auteurs japonais. Que représente pour eux une publication en français, marché marginal à l'échelle du Japon?

On essaie aujourd'hui d'envisager les choses de manière plus globale en publiant d'emblée aussi bien en France qu'en Espagne, qu'aux Etats-Unis et au Japon. Les auteurs parviennent à faire un chiffre de tirage qui permet de vivre. Ce qui est curieux, c'est que ce qu'on considère normal pour le roman ou le cinéma - à savoir qu'un auteur étranger peut faire une oeuvre universelle - surprend pour la BD.

Ce flux de publication fonctionne-t-il aussi dans l'autre sens?

C'est plus difficile. Joann Sfar est enfin publié au Japon depuis ce mois-ci. C'est le premier album de BD franco-belge traduit là-bas depuis 2001.

Un mot sur l'adaptation: quand vous avez traduit «Quartier Lointain» de Jirô Taniguchi pour Casterman, vous avez tout transposé dans le sens de lecture occidental. Pour la collection Sakka, tous les titres sont publiés dans le sens japonais. Pourquoi ce choix alors que vous avez démontré que la transposition peut marcher?

Faire une adaptation graphique soignée, c'est un travail d'auteur à 100 pc. «Quartier Lointain» m'a demandé 9 mois de travail. C'est un investissement lourd. Il faut inverser case par case, gérer les onomatopées, les traductions, avec des aller-retours vers l'auteur pour valider ce qu'on fait. Pour Sakka, on est dans un processus de diffusion avec 35 parutions prévues en 2005. Garder le sens de lecture droite-gauche permet de gagner du temps et de se concentrer sur les textes. Enfin, toutes les mangas ne se prêtent pas au sens de lecture européen comme «Quartier Lointain».

(1) Chiffres extraits du rapport 2004 l'ACBD (Association des critiques et journalistes de Bande Dessinée).

© La Libre Belgique 2005