Geeraerts, bon petit diable

Jacques Hermans Publié le - Mis à jour le

Livres - BD

Il est toujours difficile, avec les livres venus de Flandre, de reconstituer le sens d'une oeuvre. Prenons Jef Geeraerts. Il a été connu en Belgique francophone, en 1984, par un livre paru au début des années soixante en Flandre, `Chasses´ (éd. La Longue Vue). Puis, après plus de dix ans de silence, publication en 1995 de `Black Venus´, chez Actes Sud, et en 1990, Complexe publie un recueil de nouvelles, `Été indien´. Enfin, aujourd'hui, deux nouveaux titres, `Oiseaux de nuit´ (dont l'édition originale remonte à plusieurs années) et `L'Ambassadeur´, publié en néerlandais il y a deux ans. Ce désordre, sans doute inévitable, fausse les perspectives et l'idée même d'une trajectoire esthétique.

Dans le cas de Geeraerts et des écrivains de sa génération - du Flamand Hugo Claus au Hollandais Leon de Winter -, cette question de dates est importante pour bien comprendre le cheminement d'une oeuvre et le contexte dans laquelle elle s'inscrit.

Avec `Oiseaux de nuit´ et `L'Ambassadeur´, Jef Geeraerts rappelle qu'il a toujours écrit en veillant à briser les tabous de la sexualité: question de faire sauter les derniers verrous de la bienséance. Certains affirment que, grâce à l'auteur de `Gangreen´, le roman néerlandais a pu ainsi enfin sortir des laboratoires où il était enfermé pour rejoindre le grand fleuve de la littérature européenne dont il avait été si longtemps écarté.

PAROLE DE NÈGRE BLANC

Avec `De Ambassadeur´, Geeraerts nous plonge au coeur de l'Asie, à l'heure des scandales pornographiques, du trafic de stupéfiants et des fausses antiquités. L'Anversois retrace sur le ton endiablé, feuilletonesque et paroxystique, une saga baroque qui aurait beaucoup plu à Henry Miller: l'histoire d'un diplomate à la retraite, escroc patenté, filou expédiant ses domestiques aux quatre coins du Laos avec mission de gruger les braves gens, berner les imbéciles, dévaliser les milliardaires. Voilà un Geeraerts pur jus: un `homme de confiance´ surdoué mais insoumis, des personnages qui se doublent et se dédoublent, se masquent, changent de rôle, de passions. Ainsi tenu en haleine, le lecteur est spectateur d'un univers de dupes et de coquins, d'un monde impitoyable qui renoue avec son thème de prédilection: un environnement étriqué dont il s'agit de se libérer, parole de nègre blanc...

Y a-t-il meilleure arme que l'ironie pour `croquer´ les continents où prospèrent les dictatures militaires et la pauvreté absolue? À sa manière, Geeraerts a toujours usé d'un humour décapant pour crier son désespoir. Pour preuve, le cycle `Gangrène´ - entamé à la fin des années soixante - où il rend compte de sa vie en tant qu'administrateur colonial au Congo: un érotisme débridé et un vitalisme sans bornes s'y substituent à l'oppression qu'exerçait le catholicisme de sa jeunesse. Écriture thérapeutique, sans doute, pour survivre, se surpasser, oublier ses traumatismes, les sublimer; c'est dans le même esprit que les romans `Black Venus´ et `Het Verhaal van Matsombo´ sont des récits d'une sublimation des rituels primitifs de la vie, de l'amour, de la mort, de la violence, contre la civilisation bourgeoise.

Outre ses années passées au Congo, ce maître incontesté de romans policiers à suspense a tout de même conservé de son enfance le goût d'une certaine nostalgie, cultivée et intensifiée par l'écriture. On est surpris de le voir succomber à cette tentation du doux souvenir. Un autre Jef Geeraerts se révèle dans `L'Oiseau de nuit´, qui nous livre le récit initiatique d'un jeune premier, ardent défenseur de la nature, épris d'aventures et d'insolite. Un petit bourg près d'Anvers, pendant la guerre: le camarade à qui on dit tout, un collège de jésuites et la rencontre de l'âme soeur, amour-passion sans issue. Dans un tourbillon de mots et à travers le regard de ce jeune homme, Geeraerts brasse des références à ses auteurs préférés, des allusions et des caricatures de ses héros de prédilection. Le décor n'est pas totalement inconnu: cette étoffe des souvenirs ne ressemble-t-elle pas à celle décrite par Hugo Claus dans `Le Chagrin des Belges´?

Avec ce livre inattendu, Geeraerts consacre en tout cas plusieurs variations romanesques à ses thèmes favoris: la recherche d'une identité refoulée, le conflit entre nature et culture, le bonheur, tout simplement.

© La Libre Belgique 2002

Jacques Hermans

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