Le nouveau roman de l’Algérien Yasmina Khadra est un des beaux romans de cette rentrée littéraire. On aurait pu craindre un remake d’une histoire déjà lue et vue cent fois, mais il n’en est rien.

On croit connaître ces histoires d’un p’tit gars venu de rien, qui grandit dans un milieu pauvre, avec un père absent et un oncle rigide, et qui se heurte à l’animosité des "riches", des "blancs", mais qui s’en sort un temps, grâce au sport, ici à la boxe, avant de s’effondrer. Mais Yasmina Khadra réussit à renouveler le genre et à rendre cette histoire extrêmement attachante et émouvante car elle sonne juste.

La clef du succès est qu’il a puisé dans les souvenirs de sa propre famille algérienne. On a bien là l’explication d’un bon roman : peu importe à la limite le sujet (mais ici il y a un excellent suspense humain), l’essentiel est que l’écrivain écrive au plus près de ses sentiments et de son histoire personnelle. C’est alors qu’elle devient universelle et peut nous toucher.

Le petit Turambo vient d’un village algérien effacé de la carte dans les années 1900 par un glissement de terrain. Il ne sait pas pourquoi il s’appelle ainsi (c’est en fait le rappel d’"Arthur Rimbaud"). Sa mère est kabyle, son père est une gueule cassée de la Grande guerre et qui a fui sa famille. La guerre, dit-il, "aucun cauchemar ne la résume. Tu es en même temps à l’abattoir, dans l’arène aux fauves, au musée de l’horreur, au fond des chiottes, en enfer, sauf que tu n’es jamais au bout de tes peines."

Son univers est entouré de maximes délicieuses : "Celui qui est né en enfer ne craint pas les volcans"; "Si tu veux monter sur la lune, commence à grimper tout de suite"; "Quand on a le cul verni, on ne s’assied pas sur sa merde".

Il y a les copains, mais aussi le racisme, si "naturel" chez les Français d’alors.

Il essaie plein de petits métiers de "pauvres" et découvre lors des bagarres de rue qu’il a une belle frappe du gauche. Le hasard le pousse vers les rings. Cornaqué par des "managers" plus ou moins sympathiques. Il accumule un temps les succès, on est au début des années 30. Il croit pouvoir sortir de son statut de colonisé grâce à la boxe comme sans doute d’autres aujourd’hui en rêvent grâce au foot. Mais ce n’est qu’un leurre. La violence de la boxe n’est que le reflet de la violence des rapports sociaux de l’époque.

Turambo le vit dans ses amours ratées pour sa cousine, pour une prostituée et pour la belle Irène, une Européenne. Chaque fois, il croit trouver l’âme sœur, mais il découvre que, même boxeur vedette, il restera toujours un "bougnoul" comme on le lui disait : "Qu’est-ce qu’il sait foutre ton géniteur, à part engrosser ta mère et torcher les chiens de ses maîtres ?" Sa mère l’avait mis en garde : "L’amour est le privilège des nantis. Les crève-la-faim n’y ont pas accès".

Avec "Les anges meurent de nos blessures", Yasmina Khadra recrée de manière brillante et touchante, l’Algérie des années 30, vue par les "petits". En évitant tout manichéisme et tout simplisme, il explore très justement la psychologie de Turambo et de ceux qu’il croise.

Un roman classique et humaniste sur un p’tit gars qui voulait s’en sortir et fut broyé par la société française coloniale. 

Guy Duplat

Les anges meurent de nos blessures Yasmina Khadra Julliard 403 pp., env. 21 €