Si ce livre a pour titre Les Cormorans, il aurait aussi bien pu s’appeler Guano, du nom de cette fiente de cormoran pour laquelle le naturaliste baron Alexander von Humboldt découvrit qu’elle était dotée de qualités fertilisantes formidables - remplacée depuis par un autre genre d’engrais… les phosphates. Nous sommes au début du XIXe siècle, au large de la côte chilienne. Édouard Josselin, 31 ans, déploie son premier roman dans un archipel fictif où des familles, à peine libérées du joug colonial européen, se disputent le monopole du commerce du guano. Rodrigo, Chavez et Postillo changent rapidement de patronymes en Sherrigan, Lantchester, Mansfield, qu’ils croient plus adaptés à leur standing. Les hommes deviennent des lords. Épousent des jeunes femmes issues de la noblesse du continent. Font construire manoirs et basilique. Importent de la main-d’œuvre. Décorent leurs habitations d’un luxe rococo. La vie y est prospère.

Mais le Pacifique n’est pas un océan tranquille et un élément météorologique vient ébranler cette prospérité somme toute relative. Le fameux camanchaca, ainsi que les Chiliens appellent le brouillard, qui va fortement réduire, voire stopper net les liaisons entre les îles et le continent. Et donc le commerce. Ce serait sans compter sur le capitaine Moustache, qui a bien l’intention de ne point succomber à l’adversité, plutôt même l’utiliser - sous son vrai nom, Ernesto Lobras, il n’a pas été à la tête d’une révolution pour rien.

Aventures rocambolesques

C’est à bord du dernier vraquier effectuant, vaille que vaille, la traversée entre les îles et les deux villes du continent, Libertad et Agousto, que l’on entame la lecture de ce livre qui, très vite, se révèle captivant, tant il fourmille d’aventures plus rocambolesques les unes que les autres. L’imagination d’Édouard Jousselin est débordante. Peut-être un peu trop : on lit certains passages sans vraiment être dans l’histoire, l’auteur multipliant les points de vue pour raconter le même événement dans une ligne du temps pas toujours évidente. Il semble aussi avoir pris goût à user de nombreuses images (inspirées, on est bien d’accord) pour parler du brouillard - mais qui, au final, chargent le récit. Avouons-le : sans ces réserves, on aurait très bien pu attribuer ce roman à un auteur latino-américain renommé. On relèvera avec intérêt que l’écriture du jeune Français n’épargne aucunement l’horreur de certaines situations, allant à un certain jusqu’au-boutisme dans leur description.

Formidable roman d’aventures, Les Cormorans peut aussi se lire comme une métaphore sur la course au profit, sur les liens qui se font et se défont au gré des intérêts individuels. Quand un élément naturel (le brouillard) vient perturber la prospérité d’une île, l’homme peut se révéler vil. Si ce n’est pas nouveau, il est toujours bon de le rappeler. Surtout en nos temps troubles.

  • Les Cormorans | Édouard Jousselin | Rivages, 335 pp., env. 20 €, version numérique 14,99 €
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EXTRAIT

"Avant que le brouillard envahisse tout, les Fêtes du guano étaient la principale réjouissance de l’île. On célébrait follement la découverte de la précieuse ressource qui avait tant changé le cours de l’histoire. Chaque année, un village recevait ses deux voisins et les festivités duraient une lune lors de laquelle on rivalisait de spectacles pyrotechniques, de banquets exotiques, de nouvelles pièces de théâtre et de concerts. Traditionnellement, les fêtes Sherrigan étaient les plus fastueuses. Elles se faisaient attendre dans une certaine excitation collective, un peu comme l’arrivée des beaux jours, la naissance d’un prince, ou l’annonce de la fin d’une guerre. Les semaines précédentes n’étaient qu’agitation. Au port, des dizaines de navires déchargeaient la nourriture, les ornements et les liqueurs qui rendraient les soirées mémorables."