Mathias Enard, le récent prix Goncourt, avec "Boussole", sera l’un des invités vedettes de la Foire du livre. Rencontre.

En novembre dernier, Mathias Enard créait la surprise en recevant le prix Goncourt pour "Boussole". A 43 ans, l’écrivain était ainsi consacré à juste titre pour ses qualités d’écriture même si son nouveau livre demandait au lecteur souffle et persévérance tant l’écrivain nous entraîne dans un torrent d’érudition, un tsunami de faits historiques et géographiques.

On y perd facilement pied, mais ceux qui ont surmonté cette difficulté sont comme les randonneurs en montagne largement récompensés en découvrant alors, aux sommets, des paysages fulgurants et des échappées superbes.

On reste pantois devant tant de connaissances. Ce n’est pas Wikipedia, c’est une vraie science au service d’une belle et grande écriture classique.

Tout le livre est une longue méditation, une nuit d’insomnie, dans une chambre de Vienne, de Franz Ritter, musicologue amoureux de l’Orient, adepte occasionnel des fumées d’opium. Il est au terme de sa vie et il rêve à l’Orient et à Sarah, cette femme aventurière, historienne passionnée par le Moyen Orient, dont il a raté l’amour. Une nuit à la belle étoile à Palmyre, ils auraient pu s’avouer cette fatale attraction. Il n’en a rien été et Sarah restera le mirage sensuel de cette rêverie.

On se balade d’Iran en Turquie, d’Alep à Palmyre, de Damas à Istanbul avec des archéologues et des anthropologues. Les siècles aussi se bousculent. Tout est prétexte à une longue ballade hypnotique, fourmillant de détails sur cet Orient qui fascina des générations d’Européens. Ils allaient chercher dans ce Moyen Orient rêvé l’exotisme et la beauté un peu décadente.

Cette grande ode mélancolique à l’Orient et aux liens entre Occident et Orient vient en contrepoint aux horreurs de l’actualité.

Mathias Enard sait de quoi il parle. Après une formation à l’Ecole du Louvre, il a suivi des études d’arabe et de persan. Après de longs séjours au Moyen-Orient, il s’est installé en 2000 à Barcelone où il anime plusieurs revues culturelles et enseigne l’arabe à l’université.

"Habiter l’Espagne, c’est un peu avoir l’Orient à domicile", nous dit-il en riant.

"Le Goncourt fut, bien sûr, une grande chance et une grande surprise." Ce livre, qui ne cède en rien à la facilité, a reçu, de plus, un très bel accueil du public ayant déjà, dès Noël dernier, été tiré à 250 000 exemplaires. Il sera traduit dans de nombreuses langues dont bientôt l’arabe.

L’Orient a longtemps fait rêver l’Occident avant de devenir, ces dernières années, le terrain de guerres horribles, de l’Afghanistan à la Syrie. "L’Europe et nos cultures se sont nourries de l’Orient tant sur le plan des idées que de l’art. Même aujourd’hui que nos relations avec l’Orient sont plus dures, cet apport du rêve oriental demeure."

Edward Said disait que l’orientalisme était surtout notre propre projection sur l’Orient et les populations locales. "Il y a, bien sûr, une part de projection sur l’Autre, de construction de l’Autre et de sa représentation, mais inversement, il faut bien voir ce que l’Autre, ce que l’Orient a transformé en nous. La poésie orientale a influencé Goethe, la musique orientale a inspiré nos musiciens, le bouddhisme a séduit Schopenhauer."

Il y a une part de nostalgie dans ce livre, sur un Moyen Orient rêvé et disparu aujourd’hui sous les bombes. "J’évoque cette désillusion actuelle mais l’espérance n’a pas disparu. Il y a de l’espoir aussi, comme le démontre l’ouverture à nouveau de l’Iran et le voyage du président Rohani en Europe. Palmyre est, certes, un site martyr mais la ville antique reste le symbole d’un carrefour des peuples, d’un mélange des influences, d’un lieu de rencontres plus nécessaires que jamais."

Le titre ("Boussole") ferait-il référence à l’idée de ne pas perdre l’Est, comme on dit qu’il ne faut pas perdre le Nord ? "Il faut une boussole pour effectivement retrouver le goût de l’Orient, le sens de l’orientation, pour se réorienter. Et vous voyez comment dans tous ces mots, on retrouve la racine ‘orient’."

Dans cet orientalisme, on projette nos visions mais les habitants en ont d’autres. Les combattants de l’Etat islamique se réfèrent eux, à la "honte" des accords de partition du Moyen-Orient Sykes-Picot décidés par les puissances coloniales. "On ne peut évidemment pas nier la domination ottomane, puis occidentale et le rôle de l’impérialisme dans la région, mais cela n’empêche nullement de croire encore que ces régions soient des terres de carrefour."

Le roman fait le choix de Vienne comme ville où rêve Franz. Vienne porte de l’Orient ? "C’était, de fait, la porte de l’Orient, la porte des Balkans, jadis, avant que cela ne devienne plus qu’une capitale d’un petit pays d’Europe."

On est stupéfait de la somme de connaissances accumulées par Mathias Enard pour ce roman de 400 pages. "Il y a eu 4 à 5 ans de travail. Et je ne partais pas de rien, étant passionné depuis longtemps par les rapports Occident-Orient et connaissant l’arabe et le persan. Dès mon adolescence, j’aimais les récits de voyage et les aventuriers. Pour le roman, j’ai creusé des domaines que je connaissais moins comme l’influence orientale sur la musique occidentale."

Le plus magique est que cette accumulation de savoir peut devenir une si douce musique, une poésie. "Il y a une érotique du savoir, un plaisir esthétique à découvrir des choses, un plaisir à la science."

Le roman est aussi une histoire d’amour entravé, impossible, de désir entre Franz et Sarah. Une métaphore de notre rapport possible à l’Orient ? "Non, ce sont deux manières de voir notre relation à un même objet. Franz est tout sauf un aventurier, c’est un chercheur en chambre, alors que Sarah, au contraire, est une jusqu’auboutiste du voyage et de l’exploration. Ce sont deux façons de voir le monde."


Matthias Enard, "Boussole", Actes Sud, 378 pp., env. 21,80 €

Mathias Enard participera aux débats "La littérature au feu de l’Orient" avec Nedim Gürsel (dimanche 21/2 à 13h, Grand-Place des Livres) et "L’Europe et la Méditerranée aujourd’hui" avec Yasmina Khadra et Nedim Gürsel (samedi 20/2 à 15h, Théâtre des mots).