Jacques Cœur, le premier Bill Gates

Livres & BD

Guy Duplat

Publié le

Jacques Cœur, le premier Bill Gates
© musee beaux arts anvers

Jean-Christophe Rufin s’est emparé, pour son nouveau et passionnant roman, d’un merveilleux sujet. Jacques Cœur est un des personnages les plus romanesques de l’histoire de France. Né en 1400 à Bourges, en pleine guerre de Cent Ans, ce bourgeois fit une ascension fulgurante et devint le grand argentier du roi Charles VII (celui qui, avec l’aide de Jeanne d’Arc, bouta les Anglais hors de France). Immensément riche, accumulant les châteaux, il tirait sa force d’un réseau commercial à travers le monde, de Perse et d’Arabie, jusqu’à la France. L’histoire retient aussi son amitié/amour si fort pour Agnès Sorel, la belle maîtresse du Roi. Il l’avait rencontrée quand le Roi voulut lui offrir le premier grand diamant taillé et demanda à Jacques Cœur, son banquier, de répondre à cette commande. L’ascension de Jacques Cœur reste liée au beau château qu’il se fit construire à Bourges, avec son architecture étonnante (gothique d’un côté, Renaissance de l’autre), sur les murs duquel est gravée sa célèbre devise : "A cœur vaillant rien d’impossible".

Mais l’ascension de Cœur finit par irriter le Roi qui le jeta en prison au terme d’un long procès parsemé de tortures, qui le condamna à la confiscation de tous ses biens. Un procès inique. Il réussit à s’enfuir avec la complicité du Pape mais, poursuivi par ses ennemis, il mourut en 1456 sur l’île de Chio.

Rufin explique qu’il s’est intéressé à ce personnage depuis qu’enfant, il voyait chaque jour les façades du château de Bourges. Mais à lire la très belle biographie qu’il lui consacre, on voit bien que d’autres éléments l’ont fasciné. Jacques Cœur est un personnage clé de la transition du Moyen Âge vers le Renaissance. La fin de la guerre de Cent Ans avait laissé la France exsangue, aux mains de chevaliers ne voulant que guerroyer et garder leurs privilèges de naissance.

Jacques Cœur avait voyagé dans sa jeunesse jusqu’au Moyen Orient et y avait vu là les fastes de ces pays, leur mode de vie, leur luxe. Il revint convaincu qu’il fallait balayer ce monde ancien, chasser les privilèges de la noblesse et profiter de la paix pour ouvrir les frontières et commercer avec le monde entier.

Jacques Cœur fut le premier adepte de la mondialisation, 600 ans avant notre époque. C’est aussi un bourgeois qui est devenu l’homme le plus riche du Royaume. "J’ai la conviction, lit-on dans la bouche de Jacques Cœur, qu’un lien supérieur unit tous les hommes. Le commerce, cette chose triviale, est l’expression de ce lien commun qui grâce à l’échange, la circulation unit tous les êtres humains. Par-delà la naissance, l’honneur, la noblesse, la foi, toutes choses inventées par l’homme, il y a ces humbles nécessités que sont la nourriture, la vêture, le couvert, qui sont obligations de la nature et devant lesquelles les humains sont égaux."

Le commerce international, l’échange des marchandises, l’abandon des privilèges de la naissance, la paix et non plus la guerre, comme outil de prospérité, l’apport de l’art et des artistes, le goût de vivre et du confort. Ce sont des points forts qui sont conservés jusqu’aujourd’hui.

Jean-Christophe Rufin raconte très bien cette épopée du Bill Gates de l’époque. La tâche lui est facilitée par la vie romanesque de Jacques Cœur. Son lien avec Charles VII est particulièrement bien décrit. Ce roi infirme, malin et fourbe à la fois, devient son allié. Il le sert et il s’en sert. Dans l’ascension de Cœur aux côtés du Roi et puis dans sa disgrâce, on reconnaît bien des exemples, y compris actuels, comme l’ascension et puis l’embastillement du plus grand oligarque russe, Khodorkovski, condamné par Poutine pour lui avoir fait de l’ombre.

Une foule de personnages hauts en couleur parsèment ce roman. Le plus surprenant est ce grand pape Nicolas V dont Rufin suppose qu’il n’avait pas la foi et qui prônait une nouvelle croisade non pour délivrer les lieux saints mais bien plutôt pour sauver les trésors culturels de Byzance.

À côté de son épouse Macé, Jacques Cœur connut de nombreuses aventures sentimentales, mais son grand amour fut Agnès Sorel, la jeune et belle maîtresse de Charles VII. Ils furent des amis très tendres, frère et sœur, et brièvement, selon Rufin, des amants enflammés malgré le risque mortel de coucher avec la maîtresse du Roi. Le peintre Jean Fouquet en a fait un tableau incroyable, au musée des Beaux-Arts d’Anvers (notre photo). La Vierge à l’enfant entourée d’anges formait jadis la partie droite du diptyque de la collégiale de Melun. Agnès Sorel est le modèle de cette vierge Marie couronnée, représentée avec une petite bouche, le crâne et les sourcils rasés, un front haut et avec un sein découvert, entourée d’une kyrielle d’étranges anges rouges. Rufin qui consacre plusieurs pages à ce tableau, y voit la volonté du peintre d’exprimer le malaise d’Agnès Sorel, "sorte d’absence pensive, ses lèvres closes, ses paupières baissées et qu’on devinait frémissantes". Pour lui, le rouge des anges montre qu’il s’agit de démons et qu’Agnès Sorel fut condamnée à l’enfer pour ses péchés, mais que même là, "sa piété, sa douceur, son charme et sa sincérité" avaient réussi à transformer les démons en anges la protégeant de la Géhenne !

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