Journaliste - des plus fins lettrés- au "Figaro", de mai 1961 à novembre 2006, Jean Chalon (né à Carpentras le 8 mars 1935) y a publié non des centaines mais des milliers d’articles. Une activité débordante, assortie de mondanités qui le conduisirent à fréquenter le gratin, qui n’a cependant pas empêché J.C. d’écrire une quarantaine de livres, principalement des biographies. Des portraits de femmes que cet adorateur de femmes admire ou vénère, certaines étant à ses yeux rien moins que des déesses. Et le culte que leur voue le chantre de "Florence et Louise les Magnifiques" (Florence Jay-Gould et Louise de Vilmorin), le lecteur le partage, si fervent étant le laudateur. Loin des fouille-poubelles qui n’ont de cesse que de dévoiler les failles de leurs modèles, Jean Chalon s’attache, quant à lui, dans ses biographies que couronnèrent bien des lauriers (dont le prix Chateaubriand et le prix Sévigné, en passant par l’un des grands prix de l’Académie française), à célébrer les étoiles qui lui ensoleillèrent l’âme : George Sand (dont Chalon connaît l’œuvre et la vie comme personne), l’exploratrice Alexandra David-Néel, l’ensorcelante Colette, l’infortunée Marie-Antoinette (qui l’amène à écrire, p. 19 : "Ne jamais oublier que le siècle des Lumières se termine dans les ténèbres de la Terreur"), la mythique chanteuse andalouse Lola Flores ("Une voix qui m’a rendu sourd à toutes les autres"), pour ne rien dire de la troublante Natalie Barney qui lui inspira son hagiographique "Portrait d’une séductrice". Sa fascination pour l’homosexualité féminine conduit d’ailleurs le confident de l’Amazone à s’interroger : "Ah ! Lesbos, Lesbos, je me demande si je n’ai pas eu une vie antérieure et loin taine à Lesbos, si je n’ai pas été lesbien au temps de Sapho ? Et pourquoi parle-t-on toujours des lesbiennes et jamais des lesbiens qui existent pourtant ?" Ce ton-là, vibrant mais non dénué d’humour, teinte un autre versant, délicieux, de l’œuvre de l’auteur de "Liane de Pougy, courtisane, princesse et sainte" : le journal intime. Si de celui dont nous souhaitons qu’il écrive un jour des pages inspirées par Tamara de Lempicka, Leonor Fini, Suzy Solidor, voire Maria Felix, vous n’avez pas lu "L’Ami des Arbres", "Journal de Paris et Journal d’Espagne", "Journal d’un biographe", "Journal d’un arbre" ou "Journal d’un lecteur", lisez-les au plus tôt, comme, dès aujourd’hui, lisez avec bonheur son bien-nommé "Journal d’un rêveur professionnel" de janvier 2005 à décembre 2007. Un "journal" qui reflète, de page en page, l’admiration qu’a le mélancolique-né Jean Chalon pour les chères figures auxquelles ce cœur ardent consacra tant d’énergie pour nous les faire aimer. Le journal d’un septuagénaire aux élans d’ ado, d’un infatigable rêveur qui jamais ne laisse en lui s’éteindre la flamme du feu sacré. Exceptés de menus coups de griffes, jamais ici de mots assassins, d’aveux provocants (tels qu’on en trouve dans les journaux d’un Pascal Sevran, d’un Cluny ou d’un Matzneff), mais des lignes écrites par un anxieux/heureux qui, pour l’amour illuminant sa vie (sans que nous sachions qui c’est), formule cet alexandrin qui vaut le plus brûlant poème : "Tu es pour moi ce qu’il y a de mieux au monde." Un sage (Dieu merci, pas si sage que ça) qui observe : "Si j’avais su qu’il était aussi agréable de vieillir, j’aurais commencé plus tôt."