Traditionnellement décerné à la Foire du livre de Bologne, annulée vu les circonstances que l’on sait, le prix Astrid Lindgren, considéré comme le Nobel de la littérature jeunesse, vient d’être attribué, par visioconférence, à l’écrivain français Jean-Claude Mourlevat, un des grands noms du livre pour la jeunesse, dont nous avons déjà souvent souligné le talent, la plume enchantée, sincère et rigoureuse, dans la pure tradition narrative anglo-saxonne.

D’une valeur de 440 000 euros, ce prix prestigieux a été créé dans le but de rendre hommage à Astrid Lindgren (1907-2002), la mère de Fifi Brindacier, une auteure féministe, écologiste et pionnière. Figure emblématique de la littérature jeunesse,cette grande dame a été élevée au rang d’héroïne nationale dans sa Suède natale où ses compatriotes lui vénèrent une admiration sans bornes. A l’image de Kitty Crowther, née de mère suédoise et de père anglais, première autrice illustratrice belge à recevoir le Graal, en 2010. Lui succéda, en 2019, le Flamand Bart Moeyaert, formidable écrivain pour la jeunesse.

Au tour, aujourd’hui, de Jean-Claude Mourlevat d’être sacré «Nobel de la littérature jeunesse». Auteur, depuis 1997, d’une trentaine de livres pour enfants, adolescents, et adultes, traduits dans une vingtaine de pays, il aime les contes de fées, les fables et la fantaisie, qu'il dote d’une réelle contemporanéité, tout en restant ouvert à la misère et à la beauté. «Le temps et l'espace sont suspendus dans ses mondes fictifs, et les thèmes éternels de l'amour et du désir, de la vulnérabilité et de la guerre sont représentés dans une prose précise et onirique» a précisé le jury du Prix Lindgren.

Sur le tard

Jean-Claude Mourlevat, cinquième d’une fratrie de six enfants, a grandi dans une ferme, sans livres. Il s'est découvert une vocation d'auteur tardivement, peu avant la quarantaine, après avoir été professeur d'allemand puis acteur de théâtre. Des amis lui ont conseillé d'écrire. Il a envoyé son premier manuscrit à cinq maisons d'édition et a été retenu. Il pense donc que ce troisième métier sera le bon... Les lecteurs abondent en son sens, eux qui l'ont suivi dans son conte sur les raconteurs d'histoire (L'homme à l'oreille coupée, ed. Thierry Magnier, 2003) ou dans La ballade de Cornebique (Gallimard, 2003), qui raconte l’histoire d’un bouc qui a le moral dans les talons parce que celle qu’il aime à la folie vient d'épouser son meilleur ami. Mobilisé par son chagrin d'amour, il partira par quatre chemins pour une cavale pleine de rebondissements. «Je ne me considère pas comme un auteur jeunesse, nous confiait J.-C. Mourlevat avec son accent lyonnais, lors d’une précédente rencontre. «En écrivant, je ne pense pas spécialement aux enfants mais les enfants peuvent lire ce que j'écris. Je conçois mes romans comme des cadeaux ou comme un repas que je préparerais à des amis en espérant qu'ils l'apprécient. »

L’écrivain, qui n’hésite pas à choisir des dispositifs narratifs inattendus, surprend, en tout cas, ses lecteurs à chaque nouveau livre, par cette diversité. En outre, les références aux œuvres classiques, la métaphore et la comparaison relient ses histoires à nos jours.

Son dernier roman en date, le polar animalier Jefferson, prix des Incorruptibles 2020, a encore rencontré un formidable succès.

Jean-Claude Mourlevat a passé huit ans dans un pensionnat très strict. Il souffrait du mal du pays et se sentait malheureux. Il a souvent déclaré que la littérature était devenue son salut. Elle lui doit aussi beaucoup.

Les grands romans de Mourlevat

L’Enfant océan, ( Pocket jeunesse,1999 ) a été salué et a présenté Jean-Claude Mourlevat à un public international plus large. On y suit sept frères et sœurs, dont deux jumeaux, dans leur voyage loin d’un foyer menaçant.

Le Combat d’hiver ( Gallimard, 2006) a été traduit en 20 langues et couronné de 23 prix! Ce récit s'articule autour de quatre orphelins dans un internat aux règles extrêmement dures et répressives.

Le chagrin du roi mort (Gallimard, 2009) est un conte de fées dans lequel la survie de tout un peuple est en jeu. L'histoire se déroule sur une île paisible quelque part dans le nord. Lorsque le roi bien-aimé meurt, la paix est menacée. Courage, abnégation et solidarité sont mis à rude épreuve face au mal, à la barbarie et à la guerre. «Le chagrin du Roi mort confirme le talent de l’Auvergnat doué d’un réel sens du récit. Amour, guerre, trahison, fraternité, secret de famille, déchirure, cruauté, prophétie et immensité, tous les ingrédients du vrai roman initiatique s’y trouvent réunis», écrivions-nous à l’époque. « Dès les premières lignes, le lecteur traverse l’atmosphère enneigée d’une fresque d’hier. Le roi de Petite Terre, royaume glacé et paisible, est mort. Du haut de leurs dix ans, Brisco et Aleks vont saluer sa dépouille, équipés de briques chaudes pour résister au froid. Aleks reste fasciné. C’est la première fois qu’il voit un mort. Le Roi finit par lui parler et l’avertit du danger du feu. Juste une note fantastique avant de nous emmener dans cette aventure où les inséparables jumeaux pourraient devenir frères ennemis..

Jefferson (Gallimard, 2018), le dernier livre de Jean-Claude Mourlevat, un polar animalier, met en scène un hérisson qui aime lire. Lorsqu'il est accusé à tort de meurtre, celui-ci part en fuite et son habitude de lire des romans prend une importance cruciale.