Mort? On ne meurt pas quand on est Jean Grosjean. Son dernier recueil de poèmes, «Terre du temps», avait paru l'an dernier chez Gallimard et rassemble ses poèmes de 1946, les premiers ou presque. C'est ainsi qu'à 92 ans, il bouclait la boucle et, d'une certaine manière, se regardait dans son écriture d'hier, et la signait.

C'est à partir de ce retour sur ses images fondatrices que le poète avait conçu trois poèmes inédits que nous retrouvons dans la célèbre collection des «Poètes d'aujourd'hui» (Seghers) où Jean-Luc Maxence nous fait toucher l'immensité de Jean Grosjean dans «un mélange exceptionnel de réserve, de discernement spirituel, de force secrète et de pureté d'âme».

Les deux livres ont paru presque en même temps. Nous savons maintenant qu'ils constituaient l'adieu du poète :

«On a frôlé les villages du monde, /On s'arrache à ces jours qu'on n'a pas vus, / On s'écarte de soi. Tout va si vite. / Juste eu le temps de m'essuyer les mains. / J'aurais aimé avoir longtemps vingt ans / Comme un busard qui plane.»

D'UNE LANGUE À L'AUTRE

A travers la vie, et par l'écriture, c'est la mort de toute chose, de chacun et de lui-même que le poète à chaque instant décèle. Ses images en sont garantes. «Vivre n'est qu'aller, (...) se jeter dans l'étrangeté de sa propre absence».

Mais il y cherche une présence «au revers du monde». Ses voyages au Proche-Orient, sa connaissance des langues mortes et vivantes lui ont ouvert un univers dont il ne s'est jamais enfui. Cependant, comment transposer de l'une à l'autre des langues dont il voit expirer sonorités, images, messages, présence, dès qu'elles sont transplantées? Comment traduire la poésie, ou les versets de la Bible, du Coran, sans déchirer le tissu même de la vie, à travers celui de la parole, et de l'écrit?

C'est que Jean Grosjean ne cesse de chercher la cohérence du monde dans cette «Terre du temps» qu'un autre poète hors dimensions, Jean-Claude Renard, appelait la «Terre du sacre».

Affinités de ces deux mystiques qui n'ont cessé, l'un et l'autre, de poser les questions sans réponse, vitales, par lesquelles, à travers les déchirures de sens, ils ravaudent l'ourlet de la vie. Pour ne pas «laisser mourir l'âme vacillante du monde».

Mais souvent, aussi, dans la distanciation qu'il établit entre certaines images, perce un humour sous-jacent qui est sourire subtilement provocateur. Que n'a-t-on écrit sur le poète, l'essayiste, le traducteur!

Etudes croisées, multipliées, qui sondent, à toutes les profondeurs, et mesurent, dans toutes ses dimensions, l'écriture de celui qui ne cessa de sonder les Ecritures. Et de les paraphraser.

Celui qui naquit à Paris le 21 décembre 1912, et qui vient de mourir, le 11 avril, à Versailles, à 93 ans, âge de Grande Connaissance, avait été ami d'André Mal- raux comme de Gaston Gallimard. Il était resté «lecteur», presque jusqu'à la fin, dans cette Maison où ses avis étaient précieux.

Les Scriptores Christiani s'apprêtaient à lui offrir leur «Grand Prix étranger«, après Olivier Clément, Jean-Claude Renard, Sylvie Germain.

Mais son grand Prix, n'est-ce pas aujourd'hui la Lumière?

© La Libre Belgique 2006