Il semble presque incongru de rencontrer Jean-Marie Gourio assis à une table sans café ni vin tant on l’imagine son verre ballon à la main au bout du comptoir. C’est qu’il a dû en boire des "coups de blanc et des coups de rouge" pour récolter ses brèves depuis trente ans. Après une petite pause, il publie "Le Grand café des brèves de comptoir" où il réunit 9 000 brèves saisies au vol. A savourer sans modération.

Pourquoi pas des brèves de comptoir belges?  

Parce que ce serait de la brève assise, comme en Suisse. Cela change beaucoup de choses. Au comptoir français, on s’arrête pour boire un coup vite fait, il y a des allers retours incessants et même s’ils y passent l’après-midi, les clients disent toujours qu’ils viennent boire un petit coup rapide. Quand on s’assoit et qu’on boit des bières, ça veut dire qu’on va rester longtemps.  

Vous écrivez qu’il y a de moins en moins de bistrots…

Il y en avait 500000 au début du XXe siècle et maintenant, il y en aurait entre 37 et 38000. Et 20000 communes rurales sans café !  

Est-ce parce que ce n’est pas rentable ou bien par manque de fréquentation ?  

Les deux ! Il y a une désertification des campagnes. S’il n’y a pas de travail, les gens s’en vont et s’il n’y a personne au bistrot, c’est parce que les gens ont disparu. Le boucher disparaît en premier, puis le boulanger enfin l’épicerie, le café et la petite école. Le désert et le silence s’installent avec le chômage.  

Avec l’essor des bars à vins et des bars branchés, y a-t-il moins de cafés populaires?  

Oui, c’est l’immobilier qui fait ça. Les artisans ne sont plus à Paris, ils sont repoussés en banlieue. D’ailleurs les gens plus riches ne se mettent pas au comptoir, ils vont s’asseoir. Il y a une transformation de la clientèle. Le comptoir devient alors une desserte, on y voit une tarte au citron… C’est triste. Je me rendais dans des bistrots avec des artisans qui sentaient la colle à bois et qui prenaient des coups de rouge. Aujourd’hui, je tombe sur un magasin de téléphonie mobile ou une banque. Ça manque dans les rues. Ceux qui se transforment mettent la musique et des écrans plats, ce n’est pas du tout pareil, c’est comme une petite boite de nuit, il n’y a plus de parole.  

Quelle est votre méthode pour saisir des brèves?  

Je ne vais jamais au bistrot pour attraper des brèves, j’y vais parce que j’aime aller au bistrot. C’est la base. J’aime le jour du marché, parce qu’il y a la buvette du marché, le bar du marché… tous les gens qui ont fait leurs courses, discutent. Mais, attention, je n’y vais pas pour les écouter, j’y vais pour boire un coup de blanc. D’un coup, je capte les mots. Ce n’est pas possible de fréquenter les cafés pendant trente ans pour écouter ce que les gens y disent, en revanche, me dire que je bois des coups depuis trente ans, ça, je le conçois.  

Parfois, c’est presque de la poésie…  

C’est pas presque, c’est de la poésie ! C’est renversant de voir à quel point les gens ont une capacité au poème. Un maçon qui arrive avec les mains toutes blanches et les chaussures très sales peut sortir une phrase très jolie. Le maçon a la même capacité poétique que Rimbaud… ou Verlaine, ça dépend de ce qu’il boit ! C’est une bonne nouvelle de savoir que la poésie peut traverser tout le monde, de la petite vieille au gamin, du chauffeur de taxi au flic. Les gens des cafés sont très littéraires. Pouvoir s’arrêter, passer un moment qui ne sert à rien, crée la littérature.  

Mais on n’entend pas que des jolies choses dans les cafés.  

Ah non ! Mais moi je prends tout, comme un panier de champignons, je prends les beaux et ceux qui sont un peu dégueulasses. Quand on les mange, ils ont un goût amer ! Mais dans les bois, je fais un panier pour avoir une belle représentation.  

Est-ce un portrait de la société "populaire"?

Oui, d’année en année et au fil des lois, c’est apparu. Les brèves dessinent un monde. Au comptoir, personne ne vit le même monde et c’est l’ensemble de ces perceptions qui est intéressant. C’est comme si personne ne vivait sur la même Terre, chacun est roi sur sa propre Terre.  

En trente ans, qu’est-ce qui a changé?  

On ne fume plus. Le fait de fumer dehors a beaucoup cassé le comptoir parce que celui qui doit fumer s’en va, les autres attendent, son verre est abandonné, ça va pas. Il y a une impolitesse. Mais aujourd’hui, on recommence à fumer dedans… Et puis le prix, c’est fou, un verre de bordeaux ça peut monter à 6 ou 7 euros. Le verre de beaujolais, 4 euros ! Alors que c’était un truc d’ouvrier qu’on prenait avec un petit bout de saucisson, même s’il n’était pas bon, on s’en foutait. C’est un vin pour ceux qui ont les mains rouges et qui ont froid l’hiver. Aujourd’hui, on l’exporte à New York avec la tartine Poilâne. Le Lotto flash aussi, les numéros s’affichent instantanément à l’écran, les gens passent leur temps à regarder le mur… Sinon, le reste ne change pas. Je retrouve la même gaieté ou le même désarroi. Pouvoir s’adresser à tout le monde même pour dire que son chat est mort, c’est important. Cette parole jetée au milieu du comptoir fait du bien. La parole publique, cette voix du peuple, ne doit pas se perdre, même la tristesse, ça se partage.

"Le grand café des brèves de comptoir", Jean-Marie Gourio, Robert Laffont, 926 pp., env.23 €