Si on connaît surtout Jean-Pierre Otte pour son observation des amours des animaux et des fleurs, on ne peut oublier que c’est la nature dans son ensemble qui intéresse cet Ardennais de souche, depuis vingt ans installé dans le Lot. Avec "Un camp retranché en France", c’est sur cette région d’élection qu’il a, cette fois, choisi d’écrire avec ce mélange de rigueur, de sensualité et de poésie qui le caractérise. Mais plus qu’une région, sa géographie, ses paysages et ses climats, c’est quelque chose de plus subtil qu’il met ici en exergue. Ce qu’il appelle joliment une disposition d’âme. En quoi il se reconnaît.

Epargné jusqu’il y a une vingtaine d’années de l’invasion touristique, Le Lot, pays de Françoise Sagan qui y repose désormais à mi-chemin entre Méditerranée et Atlantique, attire depuis longtemps des excentriques en quête d’authenticité ou, au moins, d’une parenthèse dans leur vie habituelle aux plaisirs programmés. En se voulant dorénavant moderne, c’est-à-dire pareil à partout et à tout le monde, ce Lot-là a perdu de sa substance. Les réfractaires à ce nivellement importun à leurs yeux se retrouvent aujourd’hui dans le pays d’Arnal, sorte de camp retranché en hauteur où l’on est transporté dans "un autre présent". On peut encore y respirer un air un peu sauvage et exaltant, celui des senteurs d’après orage, d’une liberté créatrice et d’une convivialité sans arrière-pensée.

Entrant dans un monde où le temps s’écoule à une autre cadence, on y apprend à se découvrir soi-même et, par ricochet, à être au plus près de l’univers. Si les autochtones regardent d’un œil méfiant les arrivants en recherche d’exotisme ou de photos insolites, ils accueillent volontiers ceux qui viennent y faire retraite, se mettre au diapason d’eux-mêmes ou s’adonner à l’étude ou l’écriture. Ceux qu’ils appellent "les parachutés". Pour les gens de l’Arnal, l’hospitalité est un code d’honneur. Et c’est vers ces gens, leurs passions et leurs savoirs que Jean-Pierre Otte, circulant à moto de monts en vallées, nous emmène comme en un havre de chaleur humaine.

Très vite, les Charnes et leur vie sans luxe ni artifice, Minna et son humeur ensoleillée, Roland Dourne et ses conversations déconcertantes deviennent des familiers. Les récits savoureux et les histoires extravagantes que recueille d’eux leur interlocuteur lui permettent d’entrevoir que la paysannerie ancienne n’avait rien d’innocent mais bien "le sexe abrupt et le désir à cru". De quoi faire frétiller l’œil et quelques autres choses d’un écrivain que la vie amoureuse, d’où qu’elle vienne, n’a jamais laissé insensible.

Au plaisir de dîners conviviaux qu’il nous fait partager, Jean-Pierre Otte ajoute quelques très belles pages sur les changements de saisons, sur sa rencontre avec Minna devenue sa femme, sur ses accords au vrai cœur du monde ou sur ces jeunes filles qui, faisant fi, à l’instar de la jeunesse de partout, d’une singularité précieuse "se vêtent des mêmes vêtements, pensent les mêmes pensées, écoutent inlassablement les mêmes musiques et n’ont, en réalité, qu’une seule phobie, celle d’être différentes des autres". Dans ce camp retranché de Jean-Pierre Otte, on respire décidément un air tonifiant. Et terriblement bienfaisant.

Un camp retranché en France Jean-Pierre Otte Julliard 289 pp., env. 20 €