Des voyages en solitaire sans but défini, l’auteur d’"Un bon jour pour mourir" en a effectué d’innombrables. Après l’accident qui, à sept ans, lui coûta l’œil gauche, il prit l’habitude de la solitude en se réfugiant dans les fourrés. D’où il étendit peu à peu son terrain d’exploration pour finir par englober sous cette appellation les motels anonymes qu’il affectionnait tant. A le lire, on l’imagine aisément sillonnant sans fin les paysages qui l’enchantent, le surprennent. Et dont il a magistralement célébré la majesté et la nécessité. "La beauté d’un paysage a besoin de votre aide pour perdurer dans votre mémoire. Il faut peupler mentalement ce paysage avec une histoire humaine et, plus important encore, le sentiment de la qualité de la vie humaine que seule la littérature de premier ordre est capable de vous procurer."

Jim Harrison est né en 1937 à Grayling, dans le Montana. Agronome, spécialiste des sols, son père a tôt éveillé en lui, lors de balades au grand air, une conscientisation qui prendra plus tard les contours d’une véritable éthique écologique. Son père, encore lui, en transmettant à son fils les livres qu’il a aimés dans sa jeunesse, va lui ouvrir un autre horizon déterminant : celui de la littérature. Jim a quatorze ans quand un professeur francophile lui fait découvrir Flaubert, Stendahl, Apollinaire, Cendrars, Céline. Un premier pas vers d’autres littératures étrangères, russes et espagnoles notamment. Deux ans plus tard, il voit son "cerveau transfiguré par Keats et Whitman" et se sent appelé vers l’écriture "aussi sûrement que si, par une nuit de printemps, une voix tonnante venant du marais situé derrière la maison l’avait interpellé". Après un parcours universitaire avorté et de petits boulots (il a notamment tâté du journalisme), il publie un premier recueil de poèmes en 1965 : "Plain Song". Cinq ans plus tard, c’est un roman, "Wolf", qui est accepté par son éditeur. Le succès et la reconnaissance viendront en 1979 avec "Légendes d’automne" - qui sera porté à l’écran. Jim Harrison rejoindra d’ailleurs un temps Hollywood, mais l’expérience le laissera amer. Il est l’auteur d’une vingtaine de fictions, quatorze recueils de poésie, mais aussi des essais, des mémoires et un livre pour enfants. S’il ne fallait en choisir qu’un, ce serait "Dalva" (dont il écrira une suite, "La Route du retour") : un inoubliable portrait de femme et un vibrant hymne à la vie. Tour à tour sensuelle et poétique, fervente et déchirante, son écriture a interrogé avec maestria les tourments de l’âme, les fragilités, les blessures intimes.

Les femmes, l’alcool, la bonne chère

De Jim Harrison, l’on retiendra aussi le côté rabelaisien et jouisseur. Il aimait les femmes, il aimait l’alcool, il aimait la bonne chère. La France l’a d’ailleurs conquis par sa cuisine et les trésors de ses caves. Le vin l’a attiré "pour les mêmes raisons qui ont fait de la chasse et de la pêche deux obsessions de toute une vie. Le plaisir est dans le chemin, la recherche d’une chose agréable". De tout ceci, il a témoigné dans "Aventures d’un gourmand vagabond", une collection de chroniques gastronomiques.

Une enfance vécue dans la simplicité et l’isolement alimenteront chez lui le rêve de New York. Mais la ville tentaculaire le décevra : il n’y est pas à sa place. Il a besoin de la plaine, de la rivière, d’endroits où chasser et pêcher, "pour jouir de l’œuvre de Dieu". Cet attachement à la terre fera de lui un défenseur de la cause autochtone, un passeur des traditions indiennes. "J’ai appris qu’on ne peut pas comprendre une autre culture tant qu’on tient à défendre la sienne coûte que coûte."

Sujet à la dépression, Jim Harrison a admis avoir vécu "un certain nombre d’expériences qui confirmaient la maxime que répétait sou vent ma grand-mère Harrison : La vie est une vallée de larmes." Raison pour laquelle il offrait des biscuits aux chiens errants "afin d’apaiser les dieux, car je m’identifie absurdement avec ces pauvres bêtes et je leur souhaite un meilleur sort". Ecrivain errant, Jim Harrison en a terminé avec son vagabondage ici-bas. Lui qui, à propos de la vie après la mort, a fait dire au vieux Northridge dans “Dalva” : “Si rien ne se passe, nous ne le saurons pas”.