Aborder cette année encore ouverte à tous les rêves avec un livre sur la lecture équivaut, en quelque manière, à adresser une carte de vœux à tous les lecteurs qu’enflamme encore le plaisir de tourner des pages plutôt que de jouer sur les touches d’un ordinateur. Les livres qui restent, quoi que l’on en pense, une valeur appréciée sont le moteur du récent "Une activité respectable" de Julia Kerninon, Nantaise née en 1987, couronnée, dès son premier roman - notamment par le prix Françoise Sagan - ce "Buvard" que, de notre côté, nous avions beaucoup aimé. Déjà, il y était question d’écriture et d’écrivains - dans le second aussi, "Le dernier amour d’Attila Kiss", salué par le prix de la Closerie des Lilas -, sujet privilégié de cette romancière adepte de textes courts et dépouillés d’adverbes et d’adjectifs inutiles auxquels elle préfère les verbes, véritables moteurs de la phrase.

Fille aînée de parents instituteurs qui aimaient les voyages mais croyaient à la solitude, à la vie intérieure et aux livres, le "Je" de ce récit est venue au monde pour fréquenter les étagères des bibliothèques. L’été précédent son entrée à l’école primaire, sa mère fit de sa chambre d’enfant "un palais de livres" dont elle se mit aussitôt à explorer chaque recoin. Ses punitions consistaient à être privée de lecture, cet univers qui lui permettait de s’évader "chaque fois que le monde réel cessait d’être intéressant". Elle se mit à lire partout, tout le temps, récita des poèmes dans des cafés, se livra à l’écriture durant plusieurs heures avant de se coucher. Une frénésie. Etudiant la littérature à l’université, elle demanda à son père de marquer un creux dans ses études afin de faire de l’écriture sa priorité et de voir si elle était un écrivain. Elle partit à Budapest où, seule face à sa table de travail, elle s’exerça comme un athlète et écrivit deux livres avant de se retrouver à 23 ans confuse, malheureuse, amoureuse, impatiente et accumulant les emplois avant de se lancer dans un nouveau livre dont elle n’apprit que deux ans plus tard qu’il était accepté et que sa parution allait bouleverser sa vie.

Trajet sans doute banal pour un écrivain cherchant à être reconnu. Ce que Julia Kerninon fait bien ressentir c’est combien le besoin de lire peut agir comme une drogue, la lecture d’un livre ricochant sur celle d’un autre. Elle souligne aussi combien le temps libre est la première nécessité d’un écrivain, qu’il faut le "braconner" et accepter les fatigues, contraintes et joies aussi d’un métier d’appoint parce que c’est l’argent qui ouvre la porte au temps libre. Le sens d’un travail physique consistait à lui offrir la liberté. "J’écrirai de la fiction tant que j’en serai capable", écrit-elle. On le lui souhaite, même si ce dernier livre est moins surprenant que les précédents. Mais l’hommage qu’elle y rend à la littérature dans ce style précis et souple qui est le sien est le fruit d’une passion convaincante et du travail auquel elle s’applique, "butée comme une vieille Bretonne".


Une activité respectable Julia Kerninon la brune au rouergue 62 pp., 9,80 €