Dans ses livres, la nature reprend ses droits, les insectes font des haltères, les chats sont rois, les géants portent les jeunes filles désespérées et Dieu marche les mains dans le dos. Sous les feux de la rampe depuis qu’elle a remporté le prix Astrid Lindgren 2010, le Nobel de la littérature jeunesse, Kitty Crowther, également premier Grand prix triennal de la littérature jeunesse en Communauté française, était toute désignée pour figurer parmi les invitées d’honneur à la Foire du Livre qui, cette année, se conjugue au féminin.

Née en 1970 à Bruxelles, de mère suédoise et de père anglais, elle est l’illustratrice auteure, comme elle se définit elle-même, d’une vingtaine de livres pour enfants. Tous dévoilent un univers singulier, qu’il s’agisse de "Mon ami Jim", ode à la différence, de "La Visite de Petite Mort" qui humanise la grande faucheuse, de l’émouvant "Moi et rien" ou encore, bien sûr, de "Annie du lac", un album plein d’espoir pour ceux qui touchent le fond et qui a été couronné par le prix Baobab 2009 - équivalent du Goncourt jeunesse - au Salon du Livre et de la presse jeunesse à Montreuil.

Entretien avec un sacré petit bout de femme.

En quoi le prix Astrid Lindgren a-t-il changé votre vie ?

Il l’a rendue plus confortable car c’est le prix le plus prestigieux et j’ai donc moins de choses à prouver. A part cela, j’ai toujours travaillé avec honnêteté, sans frein. J’ai toujours parlé de sujets qui me passionnaient même s’ils étaient difficiles car je crois très fort à la charge des histoires.

Le montant du prix s’élève à 500 000 euros. Une telle somme contribue à donner du poids à la littérature jeunesse…

En effet. Quand Astrid Lindgren est morte, en 2002, les Suédois auraient voulu qu’elle reçoive ce prix. Beaucoup de personnes ont été touchées par Fifi Brindacier car elle est sauvage, proche de ce qu’elle ressent et, surtout parce qu’elle vit seule. Dans son pays, Astrid Lindgren était très écoutée. Elle était vive, mordante, drôle et engagée politiquement. L’été, elle s’exprimait à propos de tout à la radio et était suivie par les Suédois. Si elle disait un jour qu’il fallait sortir les vaches des étables, le lendemain, les vaches sortaient. C’est une dame pour qui j’ai une grande admiration. Lorsque sa fille, Christine, qui a inventé le personnage de Fifi Brindacier avec ses chaussettes dépareillées et ses deux tresses, est venue me trouver pour me dire qu’elle était heureuse que je sois la lauréate - elle avait traduit mes livres en suédois -, c’était très important pour moi.

Avez-vous un autre modèle féminin ?

Oui. Beatrix Potter. Elle a été tellement brimée et s’est pourtant toujours battue. Elle a fait les livres qu’elle voulait et a fini comme bergère avec des pantalons d’homme à une époque où il n’y avait pas de place pour les femmes. Moi qui suis à moitié sourde, j’ai aussi difficilement trouvé ma place. Quand je vois la disparité des salaires, je constate que cela reste difficile. Pour cela, je trouve qu’un texte comme "Les Monologues du vagin" est important. En revanche, je suis révoltée par l’image des femmes retouchées dans les magazines, qui créent tant de frustrations. Dans mes livres, les femmes ne sont pas forcément belles mais elles sont fortes. Comme me le disait mon père, les trois principales qualités d’une femme sont la personnalité, la personnalité et la personnalité.

Quelle littérature aimez-vous ?

J’aime la littérature résistante qui donne à réfléchir, qui n’a pas froid aux yeux, avec des livres complets, où se retrouvent la joie et la tristesse. Mon langage à moi, ce sont les enfants car ils m’intéressent profondément. J’aime leur ouvrir les portes, les fenêtres, les emmener dans un autre monde.

A la Foire du Livre le samedi 19 février de 15h30 à 18h30.