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L’album privé de Frida Kahlo

Guy Duplat

Publié le - Mis à jour le

En 1951, à sa mort, Frida Kahlo léguait à son amant de toujours, Diego Rivera, un capharnaüm de documents privés : 5400 photos souvent annotées, 3900 revues et publications, 2200 livres, des dizaines de poupées, vêtements, objets, croquis et dessins que Rivera emmagasina dans une chambre fermée de la Casa azul, la maison de Frida et Diego devenue après sa mort, un lieu de culte.

A la mort de Diego Rivera, en 1954, le "trésor" fut confié à Dolorès Olmedo, la mécène et amie très tendre de Rivera avec pour mission, selon le vœu de l’artiste, de garder ses archives secrètes pendant 15 ans encore. Dolores Olmedo qui ne portait pas sa "rivale" Frida dans son cœur et ne voulait pas ternir l’image de Diego, son Dieu, laissa tout en l’état jusqu’à sa propre mort, en 2002, à 94 ans. En 2004, on ouvrit la pièce de la Casa azul et commença à archiver le stock de documents. Petit à petit, ceux-ci sont montrés au public et participent à la "Fridamania" qui fait rage depuis quelques années comme en témoigna au début de cette année, le triomphe de l’expo Frida Kahlo au Bozar.

Un livre en français, passionnant et très beau (édité entre autres par la fondation Dolorès Olmedo) fera les choux gras des amoureux de Frida et Diego. "Frida Khalo, ses photos", reprend 401 photographies des archives privées de l’artiste. Elles sont commentées et mises en perspective par une suite de textes très éclairants.

Certes, on n’apprend rien de fondamental sur une vie déjà largement écrite et commentée. Et quelques fleurs de plus n’amènent rien sur une robe déjà bien surchargée. Mais les innombrables fans de Frida et Diego veulent sans cesse retrouver les traces de leurs vies hors du commun. Le mythe Frida, devenue idole de la pop culture mondiale, des féministes aux révolutionnaires, rappelle celui autour de Rimbaud qui voit n’importe quel bout de papier ou morceau de photo du poète faire l’objet de livres et qui montre ses amis faire le pèlerinage de Charleville pour arracher au mur de sa chambre un bout de papier peint qu’il aurait pu voir.

Le livre est divisé en chapitres, à commencer par les photos du père, Guillermo Kahlo, photographe d’origine allemande qui fut l’idole de sa fille. Ensuite, le corps morcelé avec les photos dramatiques de ses opérations après l’accident qu’elle eut à 18 ans, quand son bus percuta un tram et qu’elle fut traversée, du pubis à l’abdomen, par une barre de fer. On retrouve surtout les traces de ses amours, nombreuses et variées. Les amants et amantes qu’on devine sur les photos, n’ont pas tous été identifiés, même si on retrouve Trostky, Rivera et tant d’autres. Plusieurs photos gardent les traces au rouge à lèvres de la bouche de Frida. Sur d’autres, on lit des dédicaces parfois surprenantes comme cette femme, jambes ouvertes, expliquant ironiquement que c’est sa position habituelle. Ou cette amie-amante, la peintre Sonja Sekula écrivant : "je te sens aussi légère qu’une plume - comme une musique souvent interrompue par des portes et fenêtres -, comme quelqu’un de très fragile et de très honnête."

On trouve aussi les photos de son cercle d’amis, si large et si varié avec les révolutionnaires mexicains et internationaux, les artistes à la pointe (de Duchamp à Brassaï) et les riches américains et mexicains de l’époque. Elle conservait aussi les images des "stars" politiques comme aujourd’hui, les filles ont des posters du Che. On retrouve ses nombreux portraits comme son intérêt pour la photographie dont témoignent des épreuves vintage d’Edward Weston, Manuel Alvarez Bravo et nombre d’autres grands noms. On a même eu la surprise de découvrir des photos prises par Frida, dont une mettant en scène, avec ses poupées, l’accident traumatisant qu’elle vécut.

Ouvrir ces archives 50 ans après la mort de Frida "a un côté indiscret, et quand il s’agit de photographies cela implique aussi une certaine forme de voyeurisme", lit-on. Pourquoi Diego et Frida avaient voulu ce long secret? Ils avaient déjà le souci très contemporain de contrôler étroitement leur image extérieure. Mais faut-il pour autant critiquer cette opération ? Non, car l’œuvre de Frida Kahlo est intimement liée à sa vie. Tous ses tableaux sont des autoportraits. Elle se met en scène comme Proust se raconte dans "A la recherche du temps perdu". Sa vie et ses traces font partie de son œuvre. D’autant, explique judicieusesement un des auteurs du livre, "qu’il se dégage de ces images que les convictions idéologiques de Diego et Frida sont nées d’un processus d’apprentissage intellectuel et d’une sensibilisation de plus en plus forte devant l’injustice, la pauvreté, la violence, le racisme et, en particulier, la situation au Mexique."

On a souvent cité la phrase d’André Breton sur Frida : "elle était une bombe avec un ruban autour". Le culte que lui voue le grand public depuis que Madonna dans les années 80 acheta en vente publique, deux de ses œuvres, a beaucoup ajouté de rubans à la figure de Frida Kahlo. On en avait oublié la bombe. Ce livre permet de retrouver cet aspect et de se souvenir qu’il fut un temps où l’art et la politique participaient d’une même révolution pour la liberté.

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