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A l’abbaye de Thélème, dès Rabelais, il fut dit qu’on ferait ce que l’on voudrait. Le grand ancêtre avait ainsi jeté les bases d’un anti-système qui ferait florès quelques siècles plus tard. Plus précisément, au début du XIXe, avec William Godwin et Charles Fourier, considérés comme les précurseurs, même si le véritable théoricien de l’anarchie devait se nommer Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865), auteur d’une doctrine qui demeurera à jamais concurrente de celle de son contemporain et ennemi Karl Marx.

En tant que mouvement politique proprement dit, l’anarchie ne débutera cependant que vers 1880, peu après la mort de l’aristocrate Michel Bakounine (1814-1876), "le père de tous les anarchismes", exclu par Marx lui-même de l’Internationale. Cette anarchie se situe en dehors de tous les partis, qu’elle récuse en bloc, association parfois tumultueuse de nombreuses tendances.

DICTIONNAIRE LIBERTAIRE

"Quoi de commun entre l’anarchisme individualiste, qui va de Stirner à E.Armand, et le communisme libertaire de Kropotkine, sinon une opposition totale à l’embrigadement étatique? Rien de commun entre le pacifisme intégral de Louis Lecoin et sa défense des objecteurs de conscience, et le nihilisme teinté de terrorisme." Sans parler des anars de droite ou de l’anarchisme chrétien.

Auteur d’un "Dictionnaire de l’Anarchie" qui vient à son heure pour éclairer un courant de pensée très méconnu dans son ensemble, Michel Ragon avait déjà apprivoisé le sujet dans "La voie libertaire" (Plon, 1991). Une voie que ce fils de paysans vendéens, octogénaire né en 1924, avait personnellement empruntée dès ses vingt ans, suivant alors l’itinéraire époustouflant d’un autodidacte venu de peu, bouquiniste de la Seine devenu critique d’art et d’architecture en lettres d’or.

De Proudhon à Cohn-Bendit, de Brassens à Léo Ferré, de Mirbeau à Camus, de Breton à Sartre, de Henry Thoreau à Herbert Marcuse, du Surréalisme au Situationnisme, non sans passer par le dessinateur belge Frans Masereel ou le peintre impressionniste Camille Pissarro, la famille libertaire est d’une étonnante richesse et d’une extraordinaire diversité. C’est ce large éventail de personnalités et de mobiles qui se déploie au fil des pages.

SCIENCE ET DROIT

Les nombreux journaux attachés à la cause témoigneront eux aussi de sa grande variété. Si "L’Anarchie" est le titre d’un organe publié par Anselme Bellegarrigue en avril 1850, le premier en France à se réclamer du mouvement, il porte le sous-titre: "Journal de l’ordre". Mais "L’Anarchie" désignera également une feuille fondée en 1905 et animée par Albert Libertad. On la découvrira antisyndicaliste, anti-ouvriériste, antipacifiste, plaidant encore contre l’alcool et le tabac, mais pour l’amour libre, voire l’échangisme

En fait de définition, lisons ce qu’en disait Proudhon lui-même. "L’anarchie est une forme de gouvernement, ou constitution, dans laquelle la conscience publique et privée formée par le développement de la science et du droit suffit au seul maintien de l’ordre et à la garantie de toutes les libertés, où par conséquent le principe d’autorité, les institutions de police, les moyens de prévention et de répression, le fonctionnarisme, etc., se trouvent réduits à leur plus simple expression, où les formes monarchiques, la haute centralisation, remplacées par les institutions fédératives et les mœurs communales, disparaissent."

NIHILISME RUSSE

On garde en mémoire le slogan "Ni Dieu, ni Maître" revendiqué par les anarchistes contemporains, qui était une formule de Blanqui, dont il constituait même le titre du journal en 1880. À ce mot d’ordre, Bakounine devait ajouter: "Si Dieu existait, il faudrait l’abolir."

On atteint là aux bornes du nihilisme des terroristes russes, décrit par Tourgueniev, Tchernychevski, Dostoïevski ou Nietzsche. Mais des terroristes anars, ou présumés tels, il y en aura en France aussi, de Ravachol à la Bande à Bonnot, jusqu’à Action directe, ou même en Amérique, avec Sacco et Vanzetti.

La France a toujours gardé une tendresse particulière pour l’institutrice Louise Michel (1830-1905), haute figure de la Commune de Paris, fille naturelle d’un châtelain et d’une servante - cocktail détonant! Déportée en Nouvelle-Calédonie après le procès de Versailles de 1871, elle aura le front ceint désormais du halo d’héroïne.