L’Antigone radicale et poétique d’Anne Carson, par Édouard Louis

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Marie-Anne Georges

Publié le - Mis à jour le

L’Antigone radicale et poétique d’Anne Carson, par Édouard Louis
© Arnaud Delrue
Déroutante, emballante, ébouriffante : telle se révèle Antigonick , la nouvelle version d’ Antigone de Sophocle que la poétesse canadienne Anne Carson publiait en anglais en 2012 et dont Édouard Louis vient, à l’automne dernier, de proposer une traduction française (L’Arche Éditeur). L’intellectuel français partagera avec Claire Stavaux, directrice de L’Arche, l’admiration qu’il voue à Antigonick lors d’un Midi de la Poésie qui s’annonce secouant.

À la faveur de divers séjours aux États-Unis où il a été invité - notamment par le Dartmouth College (New Hampshire) et la Brown University (Rhode Island) -, Édouard Louis - toujours curieux de se confronter à de nouveaux écrivains ainsi qu’à des formes littéraires différentes - a un jour poussé la porte d’une librairie à New York. Il ne s’est pas vraiment dirigé par hasard vers le rayon poésie. " Aujourd’hui, aux États-Unis, il y a pas mal de poètes traitant du racisme, des violences sexuelles, de l’homophobie, des classes sociales" , relève notre interlocuteur que l’on joint par téléphone à Paris. Des sujets que maîtrise l’auteur d’ En finir avec Eddy Bellegueule , Histoire de la violence ou Qui a tué mon père. Le Théâtre national accueille d'ailleurs, du 22 au 26 janvier, "Histoire de la violence", dans une mise en scène de Thomas Ostermeir.

Choc esthétique et politique

Après être tombé par hasard sur Antigonick d’Anne Carson et l’avoir dévoré au prix d’un "choc esthétique et politique" , il réalise qu’aux États-Unis, Anne Carson est considérée comme une immense écrivaine alors qu’en France elle est peu traduite - un livre au Seuil ( Atelier Albertine, un personnage de Proust ), un autre chez Corti ( Verre, Ironie et Dieu ). "Ce n’est pas de la poésie au sens propre. Anne Carson réinvente un genre qui est à la fois de la traduction, du théâtre, de la poésie, de l’interprétation, allant même jusqu’à une étude de textes." Le livre commence en effet par une note, "La tâche de la traductrice (ou du traducteur)", où sont recensées quelques-unes des interprétations que des auteurs ont faites d’ Antigone - dont celles de Hegel, de Lacan, de Brecht, de Beckett.

Dans Antigonick , Anne Carson joue avec ces interprétations. "Le texte d’Anne Carson est presque un méta-discours. Non seulement Antigone se débat avec la malédiction de sa famille, mais aussi avec les versions que certains auteurs ont données d’elle a posteriori", observe Édouard Louis. "Anne Carson a réussi à trouver des structures contemporaines du langage, sans que cela soit caricatural. Certains classiques de Shakespeare ont été adaptés de façon contemporaine mais en utilisant des expressions qui disparaissaient au bout de six mois. Anne Carson, elle, a réussi à trouver quelque chose du registre de la puissance, de la tenue" , continue-t-il, conquis.

Emploi du slam

Le traducteur prolonge sa démonstration par un exemple : "Dans la scène entre le garde et Antigone, elle utilise un style qui relève presque du slam. Les phrases sont déstructurées, la fin d’une phrase est reprise pour commencer une autre. Il y a un rythme, très beau, très rapide."

"Sonder en profondeur la portée politique décuplée du livre Antigonick d’Anne Carson" : tel est un des sujets qu’aborderont Édouard Louis et Claire Stavaux, emmenés par la journaliste Sophie Creuz. Nul doute que surgira rapidement en échos exemplatifs l’actualité mondiale et française. Écrivain engagé, gauchiste radical, Édouard Louis, qui marche régulièrement aux côtés des manifestants, ne devrait pas manquer d’étayer les enjeux contemporains d’Antigone - incarnation du refus de se soumettre à l’autorité.

Grec-anglais-français

En s’attelant à la traduction d’ Antigonick , Édouard Louis n’a pas travaillé seul dans son coin. Il a beaucoup discuté et échangé avec Anne Carson. "Je me souviens d’une phrase où Créon dit, dans le texte anglais d’Anne Carson, ‘I have death to do’ . Qu’on pourrait traduire par ‘J’ai des morts à faire’. Je trouvais que c’était vraiment une phrase magnifique, mais il manquait quelque chose de poétique." Édouard Louis se réfère alors à la réponse que l’on fait à une interrogation anglaise. "Do you want a coffee ?" "Yes I do" . " ‘I have death to do’ , j’ai choisi de le traduire par ‘j’ai des morts à faire mourir’ . La traduction dit quelque chose en plus. Quand Créon énonce cela, c’est qu’il considère que les gens sont déjà morts. S’il l’a décidé, ils sont déjà morts. Il ne va pas faire mourir des morts." De ce travail de traduction, Édouard Louis est ressorti enthousiaste, à un point tel qu’il s’est déjà remis au travail, cette fois autour du mythe d’Hélène de Troie, toujours au départ d’un texte d’Anne Carson.

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