On célébrera en 2017 le quarantième anniversaire du décès de Jacques Prévert. Poète et scénariste, l’auteur des "Feuilles mortes" naissait avec son siècle, le 4 février 1900, à Neuilly-sur-Scène et ne deviendra réellement parisien qu’à l’âge de 7 ans, à l’heure où les rues sont pavées et les voitures tirées par les chevaux. Toute sa vie, ensuite, sera étroitement liée à la Ville Lumière, jusqu’à son décès, le 11 avril 1977, dans le Cotentin, dans la maison d’Omonville-la-Petite où il se rendait de plus en plus souvent.

Entre-temps, il aura déménagé maintes fois. Comme enfant d’abord, dans le sillage de ses parents, qui ne parvenaient pas toujours à payer le loyer. De la rue Férou, dans le quartier de l’Odéon, en 1908, à celle du Vieux-Colombier, en 1912, après être passé par Tournon et Saint-Sulpice : la famille, en effet, déménagera souvent et toujours dans le 6e arrondissement parisien. Adulte, Jacques Prévert voguera à son tour d’un logement à l’autre, jusqu’à la Cité Véron où, âgé de 56 ans, il posera enfin ses crayons qu’il chérissait. Nous avons pu découvrir sa dernière demeure parisienne, la seule où il s’installa réellement. Visite guidée…

A l’ombre du Moulin Rouge

C’est donc à l’ombre du Moulin Rouge, à deux pas de l’entrée du célèbre Cabaret de Montmartre mais a mille lieues des froufrous et autres dentelles, que l’artiste élit réellement domicile, après avoir, des années durant, logé dans des meublés ou chez des amis, comme Maurice Duhamel qui accueillait volontiers les surréalistes dans l’hôtel de son oncle, le Grosvenor, rue Pierre-Charron, dont il assumait la direction. Prévert emménagera également avec Duhamel et Tanguy dans une boutique de marchands de peaux de lapins qu’il décrira comme "un local exigu et on ne peut plus sommaire…" mais dont le principal intérêt sera de se trouver tout près de Montmartre.

En 1929, c’est le peintre et sculpteur Giacometti qui accueillera Simone et Jacques Prévert dans son atelier à une époque où la générosité, surtout entre artistes, est une qualité souvent partagée. Le couple aura certes dormi dans les odeurs de plâtre et de peinture fraîche, entre sculptures et peintures, mais ne s’en plaindra pas. Ensuite, les changements d’adresse deviennent encore plus fréquents mais en 1948, une grave chute d’une porte-fenêtre éloigne Jacques Prévert de Paris durant quelques années. Il y reviendra définitivement en 1954 et le 9 novembre signera un bail pour un appartement dans un petit immeuble sis dans une impasse, au 6 bis Cité Véron, dans le 18e arrondissement. Il attendra toutefois deux ans avant d’emménager, pour une longue durée cette fois, car l’appartement, modeste et lumineux grâce à sa double exposition, devait être entièrement rénové. C’est son ami architecte Jacques Couëlle qui dirigera les travaux.

Avec ses arrondis, ses murs blanchis à la chaux, ses alcôves et ses tomettes, celui-ci le dotera d’un petit air de Provence à l’heure où le cubisme connaissait un certain succès. Et comme on l’imagine aisément, ce décalage entre l’atmosphère du Sud et Paris plaisait à Prévert qui dans ses collages aimait déplacer les monuments et insérer des éléments insolites.

Le lit de Gina Lollobrigida

Offrant une vue sur les toits en zinc côté rue et sur les ailes du Moulin Rouge, côté cour, l’appartement s’ouvre sur une terrasse d’où l’on croit, en tendant bien l’oreille, entendre résonner les premiers accords du French Cancan. Où l’on aperçoit, aussi, une réplique de la moto rouillée de Boris Vian, son voisin de palier.

Ce lieu chargé d’histoire est encore tout imprégné de la présence du poète qui préférait se présenter comme cinéaste. On lui doit en effet les dialogues ciselés de "Quai des Brumes" (Marcel Carné, 1938) ou des "Enfants du paradis" (Marcel Carné, 1945).

Cet appartement fermé au public, ce quatre pièces, ces quatre-vingt mètres carrés au deuxième étage d’un immeuble sans âme, nous avons pu le visiter grâce à la société "Fratras succession Jacques Prévert" qui y a installé ses bureaux. Trois pièces, cependant, sont restées intactes.

A commencer par celle de sa fille Michèle surnommée Minette qui logeait dans une vraie chambre de princesse. Comme en témoigne ce lit molletonné gris bleu - ayant appartenu à Gina Lollobrigida dans "Les Aventures de Robin des Bois" (Michael Curtiz, 1938) - qui trône au centre de la pièce.

Les peluches, les livres d’enfant, "Sans famille" ou "L’Ile au trésor" sommeillent toujours dans la bibliothèque, comme si elle venait d’en tourner la dernière page.

Un portrait signé Picasso

De l’autre côté du couloir, la salle à manger, d’une grande sobriété, avec ses meubles rustiques, son feu ouvert, une tête de taureau en osier et, détail d’importance, au-dessus de la porte qui mène au bureau, à côté d’un Miro !, un portrait signé Picasso ! Déçu par le résultat, Prévert aurait dit à son ami que le tableau n’était pas ressemblant. "Mais ce sera toi plus tard", lui aurait alors répondu le peintre. On ne sait si cette réponse l’a convaincu. Toujours est-il que ce portrait a trouvé une place de choix Cité Véron. Et que la ressemblance est frappante…

Le bureau, toujours intact

Troisième et dernière pièce d’importance : le bureau, toujours en l’état, avec les crayons de l’artiste, des ciseaux pour les collages dont il remplissait son agenda, lequel est encore ouvert sur une page où s’inscrivent en lettres noires sur fond blanc, les noms de Queneau, Reggiani ou Doisneau ainsi que deux ou trois autres indications. Et de belles plages de liberté. L’homme, en effet, aimait prendre son temps, se promener dans Paris au gré de ses envies, arpenter la ville de part en part, rencontrer ses amis, Picasso, Miro, Yves Tanguy ou encore Breton avec qui il se disputera par la suite.

On aperçoit une balle de base-ball en guise de presse papier, une loupe, un taille-crayon ancien avec sa manivelle, une lampe d’architecte, des fardes de dessins, un paquet de ces fameuses Gauloises qu’il fumait du matin au soir, à raison de soixante cigarettes par jour, et un téléphone en bakélite dont il se servait très souvent.

Préférant nettement le verbe à l’écrit, Prévert était un bavard et ce n’est pas un hasard si son premier recueil de poésies, publié en 1946, s’intitula "Paroles".

Atmosphère

Les éditions Gallimard nourrissent d’ailleurs le projet de publier sa correspondance avec son éditeur René Bertelé mais on retrouve surtout des lettres de celui-ci car Prévert préférait lui répondre par téléphone.

Derrière son bureau, encore, d’étranges créatures dans des petits bocaux remplis de formol, des pastiches de symboles religieux rapportés par des amis ou une étoile de mer accrochée au mur. On resterait des heures entières à observer chaque objet, chaque détail mais il nous faut hélas quitter les lieux, tout imprégnés de l’atmosphère qui émane aujourd’hui encore d’un endroit d’où s’envolèrent d’inoubliables Paroles.