Il y a les images qui ont défilé à l’envi sur les écrans de nos télévions. Et une réalité que seul le romancier peut rendre vivante, vibrante, d’une complexité souvent insoupçonnée, par le truchement de la fiction. Dans "Le jardin de l’aveugle", son quatrième roman, Nadeem Aslam met en scène l’après-11 Septembre et ses terrifiants lendemains. Comment de jeunes Pakistanais guidés par leurs idéaux vont se trouver piégés par l’avidité de seigneurs de guerre qui tirent profit des affrontements opposant Américains et talibans. Comment une jeune épouse reçoit sans explication le corps sans vie, atrocement mutilé, de son mari. Ce, dans un pays où une veuve est emprisonnée pour adultère car elle ne peut réunir les témoignages prouvant que le viol qu’elle a subi n’était pas une relation consentie.

Lorsqu’ils quittent les leurs, Jeo et Mikal, son frère adoptif, se gardent bien de dévoiler que leur destination n’est pas Peshawar, comme annoncé, mais l’Afghanistan où ils espèrent porter secours aux musulmans que l’Occident punit par le feu. Vite séparés, ils vont devoir affronter des situations auxquelles rien ne les a préparés. Terrés chez eux, demeurent Rohan, un père guetté par la cecité qui, toute sa vie, a œuvré au rapprochement des communautés et dont l’école a été confisquée par les islamistes prônant le djihad, et Naheed, qui a épousé Jeo un an plus tôt et que Mikal aime follement. Rohan et Naheed ici, Jeo et Mikal là-bas, tous vont être pris dans un engrenage qui les dépasse.

"Le troisième parent, c’est l’histoire." Né au Pakistan en 1966, Nadeem Aslam a quatorze ans quand sa famille, fuyant le régime du général Zia, s’installe dans le Yorkshire. C’est en recopiant à la main les romans de Toni Morrison ou Cormac McCarthy qu’il parfait son anglais. Avec l’idée de devenir romancier. Quatre ans après "La vaine attente", il signe un roman de mort et d’amour, pétri de violence, de tension, d’émotions, mais aussi d’une généreuse sensualité - les parfums entêtants d’un jardin munificent ou le carnaval des couleurs qui s’y déploient. Avec une conviction teintée de noblesse, une attention au sort peu enviable des femmes et la volonté de débusquer l’Autre dans sa vérité, les mots de Nadeem Aslam reconstruisent l’idée d’humanité mise à mal en ces temps troublés.

Geneviève Simon

Le jardin de l’aveugle Nadeem Aslam traduit de l’anglais par Claude et Jean Demanuelli Seuil 412 pp., env. 22,50 €