Après trois fictions construites autour de personnages réels (le compositeur "Ravel" en 2006, l’athlète Emil Zátopek dans "Courir" en 2008, l’ingénieur Nikola Tesla rebaptisé Gregor dans "Des éclairs" en 2010), Jean Echenoz change de point de vue, plongeant dans une situation historique les cinq hommes et une femme de sa nouvelle livraison. Eux, jeunes Vendéens, répondent à l’appel du tocsin qui, un beau jour d’août, sonne la mobilisation. Elle, en attend deux : celui à qui elle est fiancée, et celui sur qui se porte néanmoins son regard. Reviendront-ils ? quand ? et dans quel état ?

Si la quatrième de couverture affiche ce laconique suspense, "14" dans sa brièveté englobe l’immense chaos de la Der des der, de la découverte de l’attirail des jeunes appelés à l’enfer des tranchées, des combats nourris par de nouvelles et léthales technologies. Pour autant la Première Guerre mondiale n’était pas un sujet a priori pour l’auteur de "L’Équipée malaise". Qui un jour trouva des carnets datant de ce temps-là, les déchiffra, les retranscrivit, lut beaucoup sur les poilus, documents et récits, s’absorba dans des cartes où suivre les mouvements du front. Pour en faire ce bijou.

L’ouverture de "14", où Echenoz détaille un paisible samedi d’été, en Vendée, et le repos qu’y prend Anthime quand se mettent à retentir les cloches à la ronde, dégage un parfum proustien - l’époque, le rythme, la surprise, sinon le style stricto sensu. Parfum que matérialisera, quelques pages plus loin, l’évocation dudit Proust - concurrent malheureux du prix Goncourt en 1913 face au lauréat Marc Elder, par ailleurs ami de la famille de Blanche.

Lire Echenoz, ses tonalités si identifiables, s’apparente pourtant moins au confort qu’à la surprise. Toujours un fugace déséquilibre, une très légère torsion dans l’élégance intrinsèque du mot juste, dans l’économie de la langue et l’audace adverbiale, fait avancer le récit, y propulse le lecteur dont il aiguise le regard.

Forcément et terriblement plus grave que d’autres de ses romans, "14" pour autant ne manque pas de lumière - qu’Echenoz travaille en coloriste sensible, dans une gamme qui s’étend de l’azur aux ténèbres. "Quand il s’est mis à pleuvoir, le sac a presque doublé de charge et le vent s’est levé en masse autoritaire, si pesamment gelé qu’on s’étonnait qu’il fût mobile" : matière et manière une fois de plus affirment leur subtile coïncidence, qui jamais ne se mue en ronronnement. Là où concision, précision, justesse rendent compte de l’indicible, du banal comme du terrible, du moment où "les choses en arriveront, très bientôt, à s’aggraver sans mesure".

14 Jean Echenoz Minuit 124 pp., env. 12,5 €