Chateaubriand fascine toujours. Moins sans doute par son rôle dans la vie publique de son temps, que par ses livres où s’entretissent l’invention du poète, la sobriété de l’historien, la musique de ses amours, la violence du polémiste en des accents où l’on entend comme des échos de la langue du Grand Siècle, celle de Bossuet, Fénelon, La Fontaine, Molière. Récemment, Marc Fumaroli lui consacrait une immense étude sous le titre "Poésie et Terreur" (Gallimard). Aujourd’hui, Jean-Claude Berchet, agrégé de Lettres classiques et vice-président de la Société Chateaubriand, nous offre la biographie de référence qui le raconte quasiment au jour le jour.

Résumons. François-René est né à Saint-Malo en 1768, dans une famille aristocratique mais désargentée : son père dut s’engager dans la marine marchande et participa à la traite des Noirs. Après une enfance provinciale sans histoire, il se fit militaire, assista aux débuts de la Révolution à Paris, passa en Amérique du Nord (1791- 92), s’engagea à son retour dans l’armée contre-révolutionnaire dite des Princes, fut blessé, passa en Angleterre où il se débrouilla notamment en donnant des leçons de français.

Sous le Consulat (1802), il revint en France. Il publia alors "Le Génie du Christianisme", qui célébrait les apports de la religion chrétienne dans les domaines de la charité, de la justice et des arts, et qui le rendit célèbre du jour au lendemain. Il se rallia à Bonaparte, dont il appréciait les efforts pour rétablir la paix et la concorde, mais rompit avec Napoléon après l’exécution du duc d’Enghien (1804) et devant sa volonté d’instaurer un Empire. Il se fit alors discret, notamment en s’établissant à la Vallée-aux-Loups, à 20 km de Paris.

Au retour des Bourbons en 1814, il s’engagea dans la vie politique. Il sera notamment membre de la Chambre des Pairs (une Chambre des Lords à la française), ambassadeur à Berlin 1821, Londres 1822, Rome 1828, et ministre des Affaires étrangères, 1823. Il n’occupa jamais ces postes que brièvement, soit qu’il se languissât loin de Paris, soit qu’il se brouillât avec le gouvernement. Intègre mais maladroit, il s’était rallié aux Bourbons, parce qu’ils représentaient la tradition dynastique de la France, mais défendait sans relâche la Charte qui bridait leurs pouvoirs et la liberté de la presse. La Monarchie, oui, l’Ancien régime, non ! Aussi Louis XVIII et Charles X se méfiaient-ils de lui, et l’empêchèrent-ils de faire la grande carrière dont il rêvait. Quand Louis-Philippe fut porté sur le trône par la bourgeoisie d’affaires de Paris, il ne participa plus à la vie publique que par des articles et des pamphlets.

Berchet raconte cette existence quasiment au jour le jour. Il en ressort notamment que les soucis d’argent l’empoisonnèrent toute sa vie, du fait qu’il ne tirait ses ressources que de sa plume et des quelques emplois qu’il obtint des gouvernements. Il en ressort aussi combien il fut accaparé jusqu’à un âge avancé par ses amours : que de billets doux, de rendez-vous clandestins, de cachotteries, de mièvreries encombrèrent sa vie d’homme lié par le sacrement du mariage avec Céleste Buisson, pour qui il n’éprouva jamais qu’une "tendre reconnaissance" pour son attachement, son dévouement et le peu d’ordre qu’elle mettait dans sa vie !

L’essentiel n’est évidemment pas là. Il est dans le rôle capital qu’il joua dans la littérature française : "Etre Chateaubriand ou rien", s’était promis le jeune Victor Hugo. Berchet montre admirablement comment, orchestrant les souvenirs de ses voyages outre-Atlantique, de son périple méditerranéen de Paris à Jérusalem, de ses séjours à Rome, il ouvrit le champ littéraire à l’espace et au temps (voir encadré).

A cette dimension spatio-temporelle, il ajouta le voyage en soi-même - dans son enfance, sa famille, sa Bretagne, ses rêveries d’adolescent - dont l’idée lui vint par un beau jour de juillet 1817. Il se promenait à la campagne, broyant du noir, lorsque "Je fus tiré de mes réflexions par le gazouillement d’une grive perchée sur la plus haute branche d’un bouleau. A l’instant ce son magique fit reparaître à mes yeux les champs paternels; je revis ces champs où j’entendis si souvent siffler la grive". Berchet : "Chateaubriand ne découvrait pas seulement que la mémoire conservait le souvenir du passé (même celui qu’on croyait avoir oublié), mais qu’une sensation fortuite avait le pouvoir de le faire revivre".

Les "Mémoires d’Outre-tombe" ont dès lors pris place entre les "Confessions", dans lesquelles Jean-Jacques Rousseau accorde un traitement inoubliable à son enfance, et "A la Recherche du temps perdu" de Marcel Proust. Avec cette différence : "Chez Proust la saveur de la madeleine et du thé provoque la résurrection du passé dans le présent pour aboutir à une appréhension bouleversante et joyeuse du temps retrouvé, c’est-à-dire aboli. Chez Chateaubriand prédomine au contraire la conscience nostalgique du temps perdu : du temps qui a passé, et de la distance à franchir pour le retrouver".

Chaque fois qu’on rouvre les Mémoires, comment n’être pas repris par la somptueuse orchestration de sa vie par un homme qui, se rapprochant de la mort, pouvait écrire : "J’écoute derrière moi mes souvenirs, comme le bruissement de la vague sur une plage lointaine " Il reste à jamais l’Enchanteur.

Chateaubriand Jean-Claude Berchet Gallimard 1050 pp., env. 30 €