Il arrive que l’on pense avoir tout lu, tout entendu, tout vu, tout compris de la douleur que furent les camps de concentration durant la Seconde Guerre mondiale. Et voilà qu’un livre nous prend par la main qui ne ressemble à rien de ce qui l’a précédé. Sous son titre à résonance presque musicale, "Kinderzimmer", dernier roman de Valentine Goby, s’introduit, en effet, sous un angle très particulier dans l’un de ces lieux où l’horreur programmée le disputait à la perversité de ceux qui en décidaient : Ravensbrück. On dit roman parce que le livre se présente comme tel bien que fondé sur la plus insupportable réalité. Ralliant le parcours d’une très jeune femme arrivée enceinte dans cette prison d’une mort chaque jour redoutée et combattue à force de volonté de vivre, Valentine Goby réussit à introduire une forme d’espoir dans un univers de désespérance et, plus encore, de chaleur humaine qui brûle comme une lumière secourable là où tout n’est que noirceur et monstruosité.

Très peu de bébés naissaient dans les camps de concentration. Et ceux qui y naissaient survivaient rarement au manque de tout ce dont ils avaient besoin et que leur mère ne pouvait leur donner, n’ayant elle-même que leur faiblesse et leur dénuement. Se référant au témoignage de l’un de ceux-ci devenu un adulte de soixante-cinq ans, Valentine Goby ne craint pas d’entrer les yeux grands ouverts et sans faiblesse ni mélo dans le parcours où elle nous engage à sa suite. Etayant son récit d’un sens bouleversant des images, elle joue une immédiateté qui fait se relier le présent et le passé. Elle y va. Elle dit. Elle nomme. Elle n’édulcore pas les mots crus et directs, nous heurtant à la boue, aux poux, aux typhus, au sang, aux odeurs, à la merde, aux kystes, au pus ou à la peur qui, là, envahissent tout jusqu’à nous en donner, aujourd’hui encore, la nausée. Mais elle y oppose la joie de quelques miettes partagées de pain d’épice, d’une chanson d’anniversaire jouée avec les ongles sur le métal des gamelles, d’un chien qui oublie de mordre, d’un morceau de sucre ou de savon dérobé aux interdits, de rêves échangés de repas d’autrefois, de ce lait donné par celle qui vient de perdre son enfant à celle qui ne peut allaiter le sien… "Vivre est une œuvre collective." Les Allemands ne pouvaient tout à fait gagner tant que cela était compris. Elles le savaient.

Dans le convoi qui la transporte comme déportée politique, Mila ne sait rien de ce qui l’attend. Elle a dix-sept ans. Elle n’a jamais entendu parler de Ravensbrück. Elle devine à peine qu’elle est enceinte, ignorante qu’elle est de son corps. Valentine Goby nous fait arriver avec elle, découvrir avec elle, apprendre les gestes qu’il faut, tenir droit sous l’appell à 3h30 du matin, éviter l’infirmerie qui est un mouroir, subir la faim, le froid, les punitions, la saleté repoussante. On se retrouve plongé sans pathos ni insistance dans la vie concrète, abjecte, si oppressante et annihilante qu’on a du mal à respirer. La jeune femme ne dit pas qu’elle est enceinte, craignant pour la vie de l’enfant, incertaine sur ce qui peut advenir si on le découvre. Devinée par ses compagnes de détention qui, à travers elle, voient entrer un peu de la vie normale dans le camp, elle est portée par celles-ci qui partagent leur essentiel pour l’aider à tenir. Séparé de sa mère après l’accouchement, l’enfant sera transporté en Kinderzimmer où elle peut toutefois venir le voir et assister, impuissante, à son lent dépérissement, n’ayant plus qu’une idée : tenir pour que l’enfant tienne. On sait qu’il a tenu. Mais jusqu’où est-il le sien ?

Recréant une Mila qu’elle n’a pu connaître et sachant la part d’invention contenue dans les souvenirs de ceux qui en ont, Valentine Goby la fait vivre en images et sensations. Tout est visuel dans son livre débarrassé des clichés. La simplicité rude mais très naturelle souligne d’autant plus fortement l’atrocité des visions où elle nous entraîne. On voudrait dire que c’est un des beaux livres de la rentrée. Mais l’adjectif ne convient pas. C’est un livre troublant, grave, âpre qui, à l’instar des kinderliedjes d’enfance, murmure à l’oreille que la tendresse humble de quelques minuscules marques d’humanité fait triompher la vie de tout ce qui tente de l’avilir et de la détruire. Cette lumière diffusée par ce livre est un signe qui, à soi seul, vaut d’être saisi.

Kinderzimmer Valentine Goby Actes Sud 222 pp., env. 20 €. En librairie le 21 août