Livres - BD

C’est un "roman de nouvelles" d’une poignante tendresse, d’une nostalgie douloureuse mais infiniment retenue, signé avec un authentique talent, que Jean Jauniaux (Haine-Saint-Paul, 18 avril 1954), interprète de formation et réalisateur de l’Insas, nous adresse sous le titre évocateur "L’année dernière à Saint-Idesbald". Avec les chavirés, les déracinés, les dégringolés de l’échelle sociale, il nous emmène de la mer du Nord au Hainaut de la pierre bleue, en passant par la gare centrale de Bruxelles, où il advient que fume encore, au cœur de l’hiver, la soupe populaire.

Il y a comme un orphelin au milieu de vos récits. Et de nombreuses “mères mortes”…

J’y évoque souvent en effet le rapport de l’enfant à l’adulte. Des enfants qui ont vécu la mort de leur mère, et l’incapacité de leur père à exprimer le chagrin et la perte de l’être cher. Ce qui contraint l’enfant également à ne pas manifester sa propre émotion. Un enfant qui, lui-même, en ayant perdu sa mère a perdu ses repères.

Et justement, l’axe de ces nouvelles tourne autour du phénomène SDF.

Oui, car le personnage central du livre, Idesbald, qui est un vrai clochard que j’ai rencontré lors de la distribution de repas chauds, est amené à rassembler des histoires - inventées, entendues ou remémorées - qu’il rattache à son aventure personnelle. C’est là ce qui fait la cohérence d’un roman dont chaque chapitre constitue une histoire en soi. Chaque protagoniste, en fin de compte, renoue métaphoriquement avec son enfance dans les années 1950. C’est là en somme le caractère autobiographique de cette fiction. Puisque, en 1958, j’ai perdu ma mère, quand mon père, qui était professeur de français, a alors décidé d’acheter une petite maison à Saint-Idesbald pour y passer les mois d’été.

Mais d’où vient une telle empathie pour les personnages “naufragés” de votre roman ?

L’empathie, il est vrai, me préoccupe beaucoup. Parce que l’une des fonctions de la littérature, à mes yeux, est d’entrer en empathie avec ses personnages. Il faut évidemment tenter de la faire partager au moment de la lecture, ce qui est le pari du style. J’essaie à cette fin d’exercer une écriture simple, apurée, très visuelle. Quant à dire d’où vient ce sentiment, je crois qu’il procède du fait, précisément, que les SDF eux aussi sont des êtres en perte de repères. D’ailleurs, un jour, on ne les voit plus, puis on les retrouve dix ans plus tard.

L’année dernière à Saint-Idesbald Jean Jauniaux éd. Avant-Propos 175 pp., env. 17,95 €