ENTRETIEN

À PARIS

Six ans après «Les Heures» (Pen Faulkner et prix Pulitzer du roman 1999), orchestré à la manière d'un écho au «Mrs Dalloway» de Virginia Woolf, Michael Cunningham propose avec «Le livre des jours» un ambitieux roman, portrait en trois temps de l'Amérique où plane l'ombre bienveillante du poète visionnaire Walt Whitman (1819-1892). «Feuilles d'Herbe» fut son unique recueil publié, qu'il passa sa vie à réécrire, la première version éditée datant de 1855, la dernière de 1891.

Comment est née l'idée de faire de Whitman le fil rouge du roman?

Je venais de publier «Les Heures», construit autour d'une grande figure de la littérature. Au départ, je n'avais aucune envie de réitérer l'expérience: je ne voulais pas que les gens croient que je réutilisais une recette couronnée de succès. Mais lors des recherches que j'ai effectuées sur le New York des années 1860, sur les ouvriers dont je parle, leurs épouvantables conditions de vie - une réalité bien pire que celle décrite dans le roman - a surgi Walt Whitman qui, selon moi, a écrit avec «Feuilles d'Herbe» le plus grand poème américain. Il est parvenu à transcender cette terrible misère pour en faire émerger de la profondeur, de la beauté. J'ai donc été obligé de donner à Whitman un rôle dans ce livre. Une option renforcée par le contraste entre la façon dont l'Amérique s'est développée et l'optimisme que Whitman nourrissait pour son pays.

Car Whitman apparaît aussi dans les deux autres parties...

Comme les principaux personnages réapparaissaient, je me suis dit que Whitman devait lui aussi revenir, même si les figures qu'il prend sont un peu particulières, avec cette vieille femme blanche un peu sorcière et ce scientifique noir.

La poésie est importante dans la vie des personnages. Et dans la vôtre?

J'adore la poésie, j'en lis tout le temps, mais n'ai pas l'intention d'en écrire. En un sens, j'ai formulé ce livre à la manière d'un voeu pour que la poésie joue un rôle plus important dans notre monde.

Les Américains lisent-ils la poésie?

Oui et non. La plupart de ceux que je connais n'en lisent pas. Et même parmi les mieux éduqués, aucun ne pourrait citer dix poètes contemporains. Mais à New York, et dans d'autres villes, la poésie s'exprime lors de sessions de slam où des jeunes, souvent Noirs ou Hispaniques, proposent en public une poésie vivante. Pour toute forme d'art, il est heureux que la jeune génération s'en empare et lui donne une nouvelle épaisseur.

«Je ne pense pas que la poésie puisse transmettre un message, elle vous donne un certain sens de la beauté», dit la vieille dame qui se prend pour Whitman. Partagez-vous cet avis?

Je pense que toute littérature n'est pas là pour nous éclairer sur le sens de la vie, mais pour nous donner le sentiment d'être moins seul, d'être accompagnés d'humains qui partagent nos expériences ou en vivent d'autres.

La beauté a une place prépondérante dans votre roman. Même Simon, créé sans que le sens de la beauté ai été programmé en lui, en pressent la portée. Quant à la Nadienne, elle parle de «sphros», qui correspond à une certaine conception de la beauté. Quelle est votre définition de la beauté?

Pour moi, elle est la capacité à voir les choses telles qu'elles sont. C'est en cela que Walt Whitman est important: il est le premier poète américain à avoir dit que la beauté n'était pas seulement dans le magnifique château, mais aussi dans les bas-fonds, les douves, et qu'il suffisait de regarder. Cette capacité d'émerveillement est une des raisons de la présence de Whitman dans le roman.

Dans «Le livre des jours», la condition humaine est peu enviable, la mort paraissant plus douce: «Nous faisons partie de quelque chose de plus vaste et de plus merveilleux que ne l'imaginent les vivants». Et, pour citer Whitman: «Mourir est différent de ce que l'on croit, c'est un sort plus heureux».

Whitman, transcendantaliste, - comme Thoreau et Emerson - a une vision différente de la vie. Contrairement aux conceptions religieuses, la vie n'était pas pour lui un moment pour gagner ou non son entrée vers autre chose. Pour Whitman, la vie est un cadeau incroyable, sans présager de l'après.

Dans votre roman, personne n'est en sécurité. La fuite est la seule alternative...

Je pense que celui qui pense aujourd'hui qu'il est en sécurité doit être très heureux de vivre dans cette illusion. Une illusion typiquement américaine, consistant à croire qu'on peut rater quelque chose ici et recommencer ailleurs. Pendant les cent premières années des Etats-Unis, tout le monde allait vers l'Ouest. Se rendant compte que la vie n'était pas meilleure là-bas, ils revenaient dans l'autre sens. Ce déplacement perdure, à la recherche d'une vie meilleure, quelle que soit la signification qu'on lui donne.

Vous sentez-vous en sécurité à New York?

Pas physiquement. Mais dans un autre sens, oui. Parce que New York n'est pas vraiment les Etats-Unis, c'est un lieu entre l'Amérique et l'Europe. Parce que les habitants de New York n'ont pas élu ce président, qu'ils sont généralement intéressés par l'art et qu'ils comprennent qu'ailleurs vivent des gens différents.

Les enfants du roman sont difformes. Une différence qui traduit une différence morale?

Je pense que toute personne qui n'est pas un homme blanc, hétéro et normal a une possibilité de voir le monde dans sa diversité.

De quel personnage vous sentez-vous le plus proche?

En théorie, j'ai besoin de me sentir proche de chaque personnage et, effectivement, s'ils n'ont pas tous une part autobiographique, cela ne peut fonctionner.

Une affinité quand même...

... avec la fille lézard (rires). Souvent, je ressens une intimité plus grande avec les personnages les plus étranges, sans pouvoir l'expliquer.

Est-ce qu'un écrivain français pourrait vous inspirer?

Flaubert et «Madame Bovary»: chaque phrase de ce livre m'inspire. Particulièrement le choix, comme personnage principal, d'Emma Bovary, elle qui est fausse, calculatrice, médiocre, et n'est même pas une bonne mère. En étant capable de s'intéresser à elle, en la décrivant sans essayer de la rendre meilleure, Flaubert a montré que, si cette femme-là pouvait être un personnage de la littérature, n'importe qui pouvait l'être à son tour: c'est prodigieux.

Une adaptation cinématographique du «Livre des jours» est-elle envisageable?

Julianne Moore m'a appelé pour me dire qu'elle souhaitait jouer le rôle de la Nadienne, la femme lézard. J'ai donc adaptaté la dernière partie du roman pour elle. Nous espérons maintenant trouver un producteur qui voudra réaliser le film tel que nous le souhaitons. Mais cela reste un pari qui ne se concrétisera peut-être jamais.

© La Libre Belgique 2006