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L’horizon était un mur

Luc Norin

Publié le - Mis à jour le

Au moment où la visite papale au Moyen-Orient aura tenté de faire renaître (combien de fois encore) un nouvel espoir de paix au milieu des conflits jamais éteints, un poète nous vient du Liban avec des pages inattendues, ou plutôt, tendues vers les drames, questionnements, constats vécus de l’intérieur par tous ceux de la guerre larvée, éclatée, re-étouffée, ré-allumée, jette dans les décombres intimes que rien ne peut effacer. Ni même alléger. C’est là dans le sang, irrigué par les flux de mémoire. "Et qu’est-ce qui est effrayant, sinon le bruit qui ne monte pas à la surface ?"

Abbas Beydoun est Libanais. Né en 1945, près de Tyr, ce poète est aussi journaliste. Avec un regard ubiquitaire sur les événements porteurs des plus lourdes charges humaines. Il dirige les pages culturelles du quotidien de Beyrouth "As-Safir", en donnant au mot "culture" sa pleine charge de vie vivante. Il a fait paraître, depuis 1982, une dizaine de recueils de poèmes et deux romans. Egalement, en traduction française, chez Actes Sud, deux recueils : "Le Poème de Tyr" (2002) et "Tombes de verre" (2007). Sa poésie est là où la vie s’étonne, questionne, désespère. Avec des images qui font sentir autant que voir, et ressentir ce qui ne se voit. Sans doute avons-nous lu les deux entretiens majeurs qu’Abbas Beydouyn avait eus avec le poète palestinien Mahmoud Darwich et inclus dans les ouvrages où se regroupaient les interviews les plus significatives : "La Palestine comme métaphore" (1997) et "Entretiens sur la poésie" (2006). Il convient de les relire aujourd’hui, après la mort de Darwich, non seulement parce qu’ils éclairent de façon accrue les propos circonstanciés du grand poète palestinien, mais parce qu’ils relient, dans un fraternel mystère de création, leurs deux poésies. Très différentes, oui, dans leurs rythmes d’images, mais évoluant dans une topographie où le sens et le non-sens poussent leurs interrogations jusqu’à nous.

Ces portes de Beyrouth, quelles sont-elles ? Les choses ordinaires que façonnent êtres et choses. Avec des jardins aux arbres géants (des cèdres, assurément). Mais rien ne semble planté dans le réel. Et s’il existe du réel, il ne prend son existence que dans l’improbable. L’écriture du poète prend toutes les formes d’une reconstruction de la vision poétique, et d’une destruction de toute optique convenue. Ce surréaliste avance par tableaux qui lui ouvrent sans cesse d’autres visions. Il ouvre sans rien fermer ; il accumule ses regards sans les trier. Il prend tout pour expliquer autre chose que ce qu’il voit. Et les arbres, notamment, deviennent vecteurs d’une aliénation que l’écriture installe dans tous les angles de vision. La traductrice d’Abbas Beydoun, Nathalie Bontemps, navigue dans son écriture comme un bateau en des eaux imprévisibles. Sa très sensible postface est éclairante quant au processus de création, lorsque "la souffrance effacée s’empresse de resurgir ailleurs". Elle a compris, comme le poète, que "le paysage de Beyrouth après une explosion n’est autre qu’une matérialisation de ce qui se passe dans le psychisme des habitants". Face aux immeubles en ruine, elle écrit qu’"ils sont sains et saufs, mais ils n’en sont pas moins détruits". À lire, pour savoir.

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