Livres & BD

C’est un événement. Comme un fleuve tumultueux qui vous ravira. Une brique de 700 pages, mais que l’on dévore comme un roman. "Congo, une histoire", de David Van Reybrouck, raconte ce pays depuis 90000 ans jusqu’à aujourd’hui. Mais, bien sûr, l’essentiel est axé sur la colonisation et les dernières années, y compris les guerres au Kivu et l’implantation de Congolais en Chine. Si chacun connaît des bribes de cette histoire, personne ne l’avait encore lue comme ça. Le livre a connu un triomphe inattendu en Flandre avec 250 000 exemplaires vendus et de nombreux prix. Avant même sa sortie, Actes Sud a déjà dû lancer une seconde édition. Cette histoire du Congo devrait passionner autant les francophones.

David Van Reybrouck, né près de Bruges en 1971, n’a pas son pareil pour raconter des histoires avec tout le sérieux de l’archéologue et philosophe universitaire qu’il est, mais aussi tout le talent du romancier et du journaliste. Après des études qui l’ont mené de la KUL à Cambridge et Leyde, il est aussi chroniqueur, poète, éditorialiste, coauteur d’essais politiques sur la Belgique, initiateur de l’expérience de démocratie directe du G1000 et poète. Il a déjà publié chez Actes Sud son beau roman "Le Fléau" sur l’Afrique du Sud et ses deux formidables pièces, "Missie" et "L’Âme des termites".

Comment expliquer ce succès : 250000exemplaires déjà vendus en néerlandais et 13500 en allemand ?

J’ai renoncé à comprendre. Je crois que c’est le côté complet, lisible et humain du livre qui a touché. Pourtant, je n’ai fait aucune concession à la facilité. C’est un gros livre sur un sujet complexe dont je respecte la complexité, mais nos médias sous-estiment en général le sérieux des citoyens, je l’ai encore vu avec le G1000. Quand on leur explique les vrais enjeux, le dessous des cartes, ils suivent.

Quelle fut la réaction des historiens ?

Ce qui m’a fait plaisir est d’avoir reçu à la fois le prix du Livre d’histoire (libris geschiedenis) et le Goncourt des lettres néerlandaises (prix AKO). J’y ai travaillé cinq ans, lu 5 000 documents, rencontré 500 témoins. J’ai soumis des chapitres entiers à l’avis d’historiens. Dès le début, des Congolais néerlandophones ont recommandé le livre, comme Paul Mbikayi qui vit à Amsterdam et qui, au départ, était pourtant sceptique : "Encore un Européen qui vient raconter mon histoire, mesurer mon sexe." Avec l’argent des prix et des droits d’auteur, je veux financer un tirage pour le Congo et le distribuer aux journalistes, étudiants d’histoire, leaders religieux et leaders de la société civile.

On est frappé par la qualité littéraire du texte et de la traduction.

Si je m’ennuie en l’écrivant, j’ennuierai aussi le lecteur, c’est ma règle. L’important était le rythme, la sonorité, d’alterner les voix, les passages plus techniques avec d’autres plus politiques ou poétiques. Ce mélange d’essai et de reportage, c’est comme les instruments d’un orchestre.

Vous avez rencontré des témoins directs incroyables comme Etienne Nkasi, mort à 128 ans !

J’en doutais, mais j’avais rencontré son frère âgé déjà de cent ans, et quand j’ai longuement discuté avec lui, je n’ai trouvé aucun argument pour mettre en doute son âge, tant ses souvenirs étaient précis sur des faits pourtant aussi anciens que les premiers missionnaires anglais venus avant les Belges ! Jusqu’à présent, les personnes les plus âgées sont toujours occidentales ou japonaises, car on n’a jamais vu ce qui se passait dans d’autres régions du monde. Bien d’autres m’ont touché, comme Kabuya, ce vétéran de la Seconde Guerre, ou Régine Mutijima, formidable femme qui a œuvré à la conférence souveraine. J’ai mis en lumière des faits peu connus comme le rôle des Congolais dans les deux guerres mondiales. C’est grâce à eux et à la force publique qu’on a libéré la Tanzanie dans la guerre de 1914 et l’Ethiopie dans celle de 40. Les Congolais sont même allés combattre les Japonais en Birmanie ! Ce sont des pistes pour nos historiens.

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