Yannick Haenel signe un des plus beaux et certainement des plus troublants romans de cette rentrée. "Les Renards pâles" ont une très belle écriture, envoûtante et sensuelle, mais sont aussi comme une prémonition de la grande révolte qui nous menacerait. Un livre romantique, anarchiste, qui montre que la dernière liberté qui nous reste se loge dans la solitude et dans les interstices d’une société de plus en plus contrôlée. Refuser d’avoir une identité, brûler ses papiers, c’est aussi devenir libre. Pour le roman, l’avenir serait à la révolution des ombres, des sans-papiers, des sans-domicile, de tous les exclus qui se ligueront pour mettre le feu à Paris.

Dans "Cercle", paru en 2007, un précédent et superbe roman de Yannick Haenel, le narrateur s’appelait déjà Jean Deichel, comme dans ce roman. Il avait eu alors une illumination, une phrase "c’est maintenant qu’il faut renaître à la vie" et il jetait ses papiers dans la Seine, abandonnait son boulot, sa compagne, sa famille, larguait toutes les amarres et commençait une belle errance dans Paris puis en ex-Europe de l’Est.

"Les Renards pâles" commencent de la même manière. Le narrateur lâche tout pour ne plus vivre que dans sa R18 break garée le long d’un trottoir avec son matelas étalé dans son coffre. Il passe ses journées à errer dans Paris, à découvrir les failles de la ville et la liberté qu’elles permettent.

Tout le roman est habité d’une philosophie anarchiste, communarde et libertaire. Se retrouver seul, c’est, écrit-il, "récuser ce monde où chacun est assigné à se confondre avec son image et à en exhiber inlassablement l’identité servile". "Seule la solitude continue d’exister sans illusions; et peut-être, dans les conditions actuelles, demeure-t-elle la seule possibilité de faire face à la société."

Le roman annonce, après la mort de Dieu, la mort de la société.

Pour Yannick Haenel dans ce roman, la société est déjà morte sans qu’elle le sache : "Le renoncement s’était emparé de cette ville, où chacun, peu à peu, s’était replié sur ses compromis, en simulant des désirs qui n’étaient déjà plus que le réflexe de consommateurs tristes".

Dans ses errances, Jean Deichel rencontre Anna, "la reine de Pologne" qui lit "La guerre civile en France" de Marx au bord d’une piscine publique et l’entraîne faire l’amour sur la tombe des fusillés de la Commune, au Père-Lachaise. Elle aussi a décidé un jour de tout larguer pour être toujours disponible à ce qui vient. Dans "Cercle", c’était déjà une Ana, Ana Livia, danseuse chez Pina Bausch, qu’il rencontrait dans ses promenades parisiennes.

Il découvre, sur les murs de Paris, des signes cabalistiques liés à un mouvement venu des Dogons du Mali, "les Renards pâles". Dans la cosmogonie dogon, le renard revient la nuit bousculer les bâtonnets piqués dans le sable et annoncer l’avenir. De ces ténèbres, bien loin de la révolution scientifique de Marx, va surgir la grande insurrection des "masqués" car les "Renards pâles" manifestent en portant des masques dogons. On leur refuse des papiers d’identité, ils cachent alors la leur. Un anarchiste italien explique : "Notre époque est celle où la police a remplacé la politique. Le seul espoir viendra de ceux qui se taisent, ceux qui n’ont pas accès à la parole parce qu’ils sont exclus de la parole : les sans-abri, les sans-emploi, les sans-papiers, toute la communauté des SANS. Leur silence est sacré, parce qu’il est ce qui reste".

Tous ces "sans" vont alors se lever et mettre le feu d’abord aux Mercedes et magasins de la place Vendôme et puis partout.

Quand on voit les révoltes qui grondent en Grèce, en Espagne, au Brésil, ce romantisme de Yannick Haenel peut un jour devenir réalité. La chute du Mur de Berlin a sonné la fin des idéologies communistes et le triomphe du capitalisme, mais ce ne fut pas la "fin de l’Histoire". Le peuple des ombres, des exclus, des immigrés de partout pourrait ne pas enflammer que les banlieues.

Et Yannick Haenel montre qu’une telle révolte serait "facile". Car, écrit-il : "N’avez-vous pas laissé votre monde pourrir dans l’injustice ? Il arrive un moment où plus personne ne supporte de vivre dans une société qui l’amoindrit. Il est facile d’envoyer aux flammes un monde qui se consume depuis si longtemps dans son chaos. À chaque instant, celui que vous avez construit perd son équilibre, parce que dans ce monde tout se vaut : chaque chose y est égale à son contraire, autrement dit plus rien n’y a de valeur. Vous avez abandonné toute espérance, c’est pourquoi vous vivez en enfer".

"Les Renards pâles" sont un conte moderne, une fable noire et contemporaine, superbement écrite, sensuelle, mystérieuse et nihiliste. C’est aussi une mise en garde. Qui peut nier qu’aujourd’hui nous sommes fichés, surveillés, listés, et que ne pas avoir d’identité et vivre seul est peut-être la dernière liberté ?

Qui nierait que l’ultralibéralisme des années 80 a entraîné un dangereux déficit du politique ? "Votre monde", lit-on, "s’est arrangé pour que plus rien ne s’accomplisse dans la politique; en cela, vous êtes arrivés à vos fins, mais vous avez signé par là même votre évacuation. Si plus rien ne s’accomplit dans la politique, il arrive que quelque chose s’accomplisse en dehors : alors cette chose devient politique."

Guy Duplat

Les Renards pâles Yannick Haenel Gallimard 175 pp., env. 16,90 €