Chaque individu porte un secret qui se transmet de génération en génération et constitue son empreinte psychique se révélant à travers sa lignée, paternelle ou maternelle. C’est dans cet ordre d’idées que Stefan Brijs a voulu montrer les forces inconscientes qui sommeillent au fond de chaque être. En mettant l’accent sur un dénominateur commun : le rapport entre le bien et le mal. La frontière entre les deux notions est souvent ténue, comme dans "Le Faiseur d’anges". Dans le désordre de ce thriller médical et diabolique, le docteur Victor Hoppe, éternel insurgé qui s’avérera plus tard surdoué mais associable, s’interroge sans fin, échafaude des hypothèses, imagine "l’après" comme pour tenter d’y lire le sien. Pris dans ce désir fou de tout anticiper, maîtriser, essayer, il va se livrer à l’inconcevable. L’inacceptable, c’est-à-dire les manipulations génétiques prises sous l’angle de l’exploit scientifique ou même du délire métaphysique. Il n’hésite pas à utiliser ses propres enfants pour vérifier son hypothèse. Jusqu’où peut-on repousser les limites de la vie ? Qu’adviendrait-il si l’on pouvait se cloner, éviter que nos clones héritent de nos défauts, qu’ils aient une intelligence supérieure, qu’ils accomplissent ce que nous n’avons pas été capables d’accomplir ? Peut-on se jouer de Dieu ? Le pourra-t-on un jour ? Car bien plus que de clonage, le livre de Stefan Brijs parle du bien et du mal, de la science et de la religion, de la superstition et des préjugés.

Viktor Hoppe est de retour dans son village natal, situé au croisement de la Belgique, des Pays-Bas et de l’Allemagne, trente ans après l’avoir quitté. Il y revient avec ses trois enfants, des triplés partageant la même difformité que leur père, à savoir un bec-de-lièvre. Le médecin s’enferme avec eux dans la maison familiale, alimentant les rumeurs les plus folles dans le village. Charlotte Maenhout, ancienne institutrice, est engagée pour s’occuper des enfants. Elle s’apercevra, en les côtoyant et en s’attachant à eux, que le secret qu’ils portent est plus lourd qu’une simple histoire de père célibataire endurci. Puis elle découvre que ces triplés vieillissent à une vitesse angoissante, ce qui n’empêche pas leur père de se livrer à des expériences douloureuses sur leurs petits corps. Le village jase sur le secret qui entoure les triplés, mais ne se formalise pas trop; il faut dire que le Dr. Hoppe est un excellent praticien qui soigne ses patients sans réclamer d’honoraires.

Par de fréquents retours en arrière, le lecteur apprend à mieux cerner la personnalité complexe de Viktor Hoppe, surdoué et associable, enfant rejeté de tous mais dont les qualités scientifiques feront de lui un chercheur en médecine et en génétique. Les triplés du médecin se prenant pour Frankenstein ne sont que des doubles produits in vitro et infiniment fragiles de lui-même. Incapable de développer des sentiments humains, Hoppe voit surtout dans ses "enfants" des expériences témoins, et dans leur agonie programmée son échec scientifique.

Dans un climat étouffant de province flamande, Stefan Brijs propose une science-fiction historique qui revient sur les possibilités folles ouvertes par les percées génétiques des années 1980. Fin psychologue, Brijs propose également un nouvel éclairage sur la figure du bourreau ordinaire, incarné ici par un marginal rejeté par la société. Avec ce récit qui ravive le débat, toujours d’actualité, sur les manipulations génétiques, l’écrivain plonge son lecteur dans un climat de mort sans recours et sans respiration. L’héritage génétique qui constitue ce nœud inextricable où l’individu se prend au piège de ce que les Grecs appelaient le destin et que seule la conscience peut, avec quelque chance, transformer en liberté. Ce nœud social fait d’ailleurs notre lien à l’Histoire.

Le Faiseur d’anges Stefan Brijs traduit du néerlandais par Daniel Cunin Ed. Héloïse d’Ormesson 464 pp., env. 22 €