La ballade des enfants perdus

Livres & BD

Geneviève Simon

Publié le - Mis à jour le

La ballade des enfants perdus
© Reporters

Rayon florissant s’il en est, le suspense peut compter sur de fidèles lecteurs. A ceux qui tardent à s’y essayer, voici quatre bonnes raisons, ou presque, de museler leurs hésitations. Une découverte, d’abord. Nouveau venu avec un premier roman à l’écriture jouissive, Greg Olear (Madison, 1972) signe avec "Totally Killer" un roman qui stigmatise les errements des années nonante. L’action se déroule à New York, en 1991. Féru de culture pop et doté d’un humour féroce, Todd, le narrateur, a trouvé en Taylor une colocataire de choix. Belle, ambitieuse, adepte du vagabondage sexuel au goût prononcé pour les mauvais garçons, cette jeune diplômée cherche du travail. Mais ses perspectives sont minces : sans expérience, pas d’emploi, et sans emploi, aucune chance de se façonner une expérience. Or Taylor doit assurer sa subsistance tout en remboursant un prêt étudiant. Un jour, l’agence de recrutement Quid Pro Quo - littéralement "donnant-donnant" - lui propose "le job pour lequel on tuerait". En échange de ce poste convoité dans une maison d’édition, elle va réellement devoir tuer. La logique de cette agence est somme toute assez simple : il faut licencier (entendez "tuer") les babyboomers pour que les jeunes puissent hériter de leurs emplois. Un acte qui a le mérite de régler deux problèmes à la fois : le chômage et les pensions.

À l’une ou l’autre invraisemblance près, cet opus subversif et joyeusement cynique est un délice de lecture. Sous une délirante conspiration, le constat demeure prégnant : dans une société qui a fait de la mise à mort un spectacle (culturel ou sportif), dénaturée par l’argent roi et le pouvoir, tout ce qui fonde l’humain a été balayé. L’on se réjouit déjà de découvrir "Fathermucker", le roman auquel travaille actuellement Greg Olear.

Au rayon des têtes d’affiche, le plus convaincant se nomme Dennis Lehane (Dorchester, 1966). Et ce n’est que confirmation. Deux ans après le magistral "Un pays à l’aube", il remet en selle Patrick Kenzie et Angela Gennaro, dont la dernière apparition datait de "Gone Baby Gone". "Moonligth Mile" en est d’ailleurs la suite puisqu’on y retrouve Amanda, qu’ils avaient alors retrouvée après une mystérieuse disparition. Si Angie et Patrick avaient rompu après cette affaire dont la résolution s’était soldée par un fiasco humain, le couple est désormais marié et parent d’une petite Gabriella. Angela a repris des études et Patrick travaille pour une société de surveillance qui tarde à l’engager. Son patron lui reproche sa haine des nantis, qui n’est autre qu’une révolte face à l’injustice. Selon sa tante, Amanda, aujourd’hui adolescente, est à nouveau introuvable. Fidèle à lui-même, Patrick part à la recherche d’Amanda avec l’aide d’Angie - "J’aimerais juste qu’on n’oublie pas, ni toi ni moi, pourquoi on a laissé tomber les affaires glauques : pas seulement parce que tu t’es fait tirer dessus, mais parce qu’on était accros. On aimait ça, Patrick : on aime toujours ça" - dans un Boston ravagé par la misère sociale et le manque d’horizon. L’Amérique ici dépeinte a perdu tout repère, et les enfants sont les premières victimes de cette marche aveugle. Sens de la dramaturgie, dialogues incisifs, épaisseur des personnages : Dennis Lehane enchante, quand on aurait pu craindre que la réapparition de ses héros se teinte de nostalgie.

Avec "Les lames", Mo Hayder (Londres, 1962) met un bémol à son penchant pour les descriptions d’une déstabilisante crudité pour révéler un microcosme à la manière d’Elizabeth George. Bath est une petite ville où tout le monde se connaît, s’épie. Une adolescente qui se rêvait mannequin y a été retrouvée morte. Une autre subit le chantage d’un dealer. Fraîchement divorcée, une mère doit malgré elle travailler pour un homme qui a fait fortune dans le porno. Sa sœur, inspecteur de police, affronte ses démons pour mener une enquête à contre-courant de sa hiérarchie. Et les deux femmes, qui ne se parlaient plus, de renouer dans d’étranges circonstances. Une cadence implacable, une intrigue tentaculaire et des personnages bien campés font de ce septième titre à être traduit en français de la Britannique un page-turner ample et efficace. Qui a aussi le mérite de s’interroger sur ce que la vie nous impose.

Pour terminer, plongée dans l’univers de la mafia chinoise avec Michael Connelly (Philadelphie, 1957) qui signe, avec "Les Neuf Dragons", le retour de l’inspecteur Harry Bosch. Lorsqu’un homme est abattu dans son magasin de Los Angeles, Bosch pense qu’il est la victime du racket auquel se livre les triades. Mais l’enquête va le mener jusqu’à Hong-Kong, où vit sa fille. Car l’adolescente vient d’être kidnappée, et Bosch, tiraillé entre être père et être flic, doit prendre les bonnes décisions. Dans "Lumière morte", Bosch apprenait qu’il avait une fille, Madeline, dont il ignorait l’existence. "Il allait être à jamais relié au monde comme seul peut l’être un père." Cette vulnérabilité révèle une nouvelle facette de Bosch, mais n’empêche l’intrigue, si efficace et sans temps mort soit-elle, de perdre quelque attrait en ce qu’elle est linéaire et monolithique. Michael Connelly n’en demeure pas moins un écrivain au succès planétaire qui a raflé tous les prix du roman policier américain.

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