La Belgique, une oeuvre d'art

JACQUES HERMANS Publié le - Mis à jour le

Livres & BD

ENTRETIEN

Erwin Mortier exerce sa rage d'écrire en évoquant le passé controversé des nationalistes flamands et en parlant de l'oubli, cette nuit aveugle. Entretien.

Pourquoi avoir choisi de revisiter le passé collaborationniste des nationalistes flamands dans «Marcel», un sujet déjà traité par Hugo Claus dans «Le Chagrin des Belges» ?

Le sujet est loin d'être épuisé: le thème de la collaboration recouvre de nombreux dilemmes humains tels que la fidélité et la trahison, l'idéalisme et l'idéologie pouvant conduire à la mort, l'aveuglement moral... C'est dans cette optique que j'ai écrit «Marcel». Claus et d'autres ont pris ce même point de départ qui est la perspective universelle plutôt qu'historique. Selon moi, «Marcel» est l'histoire de quelqu'un qui, dans son enfance, a été marqué par une «petite» histoire de famille, mais étroitement liée à l'Histoire parce qu'elle a engendré des sentiments de faute, de culpabilité et des attentes inexprimées par la génération précédente. Le narrateur revoit passer le film de son enfance: il a symboliquement enterré ce passé pour pouvoir revendiquer sa propre vie. Aujour- d'hui, il reste beaucoup de sujets tabous, au Sud comme au Nord de la Belgique, et tant qu'on ne peut les aborder, le «pardon historique» du Mouvement flamand ne sera qu'un symbole vide de sens. Dans le roman, Marcel ressemble à ce garçon sans passé, immortel: il ne peut mourir, on ne peut pas en faire son deuil et, par conséquent, il n'est pas possible de se réconcilier avec son passé, avec notre Histoire.

Sur le même thème, l'approche d'un écrivain flamand sera différente de celle d'un auteur hollandais comme Harry Mulisch...

C'est la perspective qui est différente. Quand on évoque la collaboration en Flandre et aux Pays- Bas, il faut d'abord savoir que le contexte historique est différent dans les deux cas. Du point de vue littéraire, cette différence ne me paraît pas essentielle. Dans ce même esprit, l'unique perspective intéressante me semble être le temps. Claus et Mulisch ont vécu la Seconde Guerre mondiale, moi non. «Marcel» était pour moi l'occasion de m'exprimer en tant qu'arrière-petit-neveu d'un collaborateur mort en Russie, sur le front de l'Est. Agés de vingt ans, mes grands-parents ont sympathisé avec les Allemands. Ce passé a marqué mon enfance, même si je suis né vingt ans après la fin de la guerre. Ce passé controversé, j'ai continué à le regarder en face à travers la littérature: c'était pour moi le meilleur moyen d'expression pour le revisiter.

On dit parfois que la Flandre stimule une création polymorphe.

Je crois que mes romans - après «Marcel», ont paru «Mijn tweede huid» et «Sluitertijd» - sont des commentaires satiriques sur l'illusion de créer un art typiquement flamand ou belge. Avons-nous une littérature nationale? Il est quand même étrange qu'à l'école, nous ayons appris à connaître les oeuvres de Felix Timmermans, Cyriel Buysse, Ernest Claes mais nous n'avons jamais lu un seul livre de Maeterlinck, Verhaeren, Eekhoud, Lemonnier, ni d'autres écrivains francophones de Belgique... Ils font pourtant partie de notre patrimoine culturel. Cette interdiction d'évoquer cette période (controversée) de notre passé est très réelle, on ne s'en rend pas toujours compte.

Pour moi, la trinité Belgique-Flandre-Wallonie est une oeuvre d'art très intéressante: de part et d'autre de la frontière linguistique, on se sert d'une «liturgie» très hasardeuse, ce qui a pour conséquence que la Belgique est obligée à chaque fois de réinventer sa propre histoire, celle d'un pays dont la situation est continuellement précaire. A travers mes livres, j'essaie de sauver la Belgique et j'espère que mes romans se lisent aussi ironiquement comme une «Histoire de Belgique» ou alors comme «une histoire belge».

© La Libre Belgique 2003

JACQUES HERMANS

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