Le grand écrivain américain raconte la vie haute en couleurs d’un bisexuel. Dans la tradition du "Monde selon Garp", John Irving plaide pour la diversité sexuelle et l’acceptation de la loi du désir. C’est aussi un hymne à Shakespeare et au roman.

Dans un salon de l’hôtel Lutétia à Paris, il est assis devant nous, massif, séducteur avec sa crinière blanche. Des baskets jaunes aux pieds, un tee-shirt. Il n’a pas changé depuis "Le monde selon Garp". John Irving, auteur de 13 best-sellers mondiaux, arbore à son avant-bras droit, un tatouage fait de deux cercles concentriques, le plus petit a des barres rouge et verte. "C’est un symbole de la lutte, un sport que j’ai longtemps pratiqué. Cela représente le tapis de lutte et les deux couleurs sont celles des deux combattants opposés." La lutte, comme sport, est encore omniprésente dans son nouveau gros roman, "A moi seul bien des personnages". A 71 ans, l’écrivain garde une posture de lutteur. Il le montre dans ce roman qui chante la liberté du désir malgré les obstacles, l’acceptation des formes diverses d’amour et de sexualité, le respect de l’autre (lire ci-contre).

Pourquoi avez-vous choisi de parler de la liberté de la sexualité et du théâtre, juste maintenant ?

C’est une coïncidence. Les personnages de ce roman existent dans ma tête depuis plus de 13 ans et si j’ai mis à peine plus de deux ans pour écrire ce livre (un temps très court pour moi), c’est que je les portais en moi. Mais il est vrai que ce livre est un de mes quatre romans que je qualifierais de politique car ce ne sont pas seulement des histoires comme les neuf autres, ils ont, en plus, une thèse, une argumentation. Ils sont didactiques, politiques. Ce fut le cas du "Monde selon Garp", de "L’œuvre de Dieu, la part du diable" et d’"Une prière pour Owen". En fait, je ne choisis pas ces thèmes, ce sont eux qui me choisissent. Ces sujets sont liés à mes obsessions et s’imposent à moi de la même manière que les rêves s’imposent à vous.

Mais cette ode à la force du désir et à la liberté du choix, arrive dans une période où un peu partout, il y a comme une régression des avancées précédentes.

Je ne sens pas un tel "backlash". Je ne connais pas la situation en France, mais aux Etats-Unis, une majorité, entre 50 et 60 %, reste favorable au mariage gay et à l’égalité des droits entre gays et hétéros. Je vois bien qu’il y a une minorité qui s’oppose à la tolérance, ça ne me surprend pas. Et je peux pointer le rôle de quasi toutes les religions, pas seulement la catholique, qui refusent non seulement ces droits aux gays mais aussi des droits aux femmes comme celui d’avorter. Mais je vois aussi que les directions de ces églises diverses ne sont plus en adéquation avec ce que pensent les gens. Aux Etats-Unis, mes amis catholiques pensent tous comme moi et sont tout autant favorables aux droits des gays qu’à l’avortement.

Votre héros, Billy, est bisexuel et entouré de transgenres, des transsexuels. Vous avez opté pour les minorités les moins acceptées, souvent rejetées autant par les hétéros que par les gays.

Pour défendre les minorités sexuelles, je voulais prendre la plus étroite des minorités, la minorité des minorités. Si vous voulez être vraiment tolérant à l’égard des choix sexuels, vous devez l’être à l’égard de tous. Pour moi, le vrai héros de mon livre n’est pas Billy, mais bien Miss Frost, l’ancien champion de lutte devenu femme, pionnière sexuelle, transgenre. C’est une femme d’un courage formidable et je ne l’ai pas fait mourir du sida, ce qui eût été caricatural, mais j’en ai fait une victime du regard obtus des autres.

Billy, au centre de votre livre termine sa vie seul, et beaucoup de ses amis sont morts du sida. A-t-il eu une vie heureuse ? Quel est son bilan ?

Il a grandi à une époque, les années 60, où le scepticisme régnait en matière de monogamie, tant chez les hétéros que chez les gays ou les bis. Comme beaucoup de gens de ma génération, Billy est un homme qui a toujours douté des bienfaits de la monogamie. Il grandirait aujourd’hui qu’il réagirait différemment sans doute et il chercherait un partenaire stable ou se marierait. Même seul, il est donc à la fin de sa vie, aussi heureux qu’il peut l’être. Quant aux morts du sida, ce fut une tragédie. Mon livre est d’ailleurs dédié à Tony Richardson, le réalisateur mort du sida en 1991 (NdlR : il était bisexuel). Je vivais à New York à cette époque et je menais aussi une vie libre avec une sexualité non protégée mais avec des femmes. Il est normal que je pense sans cesse à tous ces amis que j’ai perdus et qui avaient mon âge. Personne ne peut les oublier. De la même manière que je ne cesse de penser à mes amis morts à la guerre du Vietnam.

Quelle part autobiographique dans ce roman ?

Ce qui est autobiographique (l’âge de Billy, l’école, l’absence du père, la lutte, etc.) n’est qu’anecdotique. Je n’ai jamais été bisexuel et, à New York, dans les années 90, je ne me suis pas senti coupable d’avoir échappé au sida contrairement à ce que ressent Billy. Billy est plutôt un frère "retourné" d’Owen qui, dans mon roman, était un homosexuel refoulé. Ici, Billy, au contraire, ouvre les champs du possible.

Le roman est aussi un chant à la littérature et à la liberté qu’elle ouvre. On y croise sans cesse Shakespeare. Et Billy découvre sa sexualité en même temps que Miss Frost l’initie à Dickens et Flaubert. Les deux sont liés ?

La liste des livres que lui donne Miss Frost, la bibliothécaire de son école, rejoint en partie mes livres préférés. Mais je pourrais y joindre Moby Dick et tout Melville. C’est "La chambre de Giovanni" qui l’initie à l’homosexualité, mais Billy ne découvre qu’ensuite que son auteur, James Baldwin, est aussi un Noir. Moi ce fut l’inverse. Je l’ai lu dans le cadre du combat antiségrégationniste et ce n’est qu’ensuite que j’ai vu qu’il était homosexuel. Les gens nous demandent parfois à mon ami l’écrivain Edmund Withe, gay, si lui et moi avons des points communs de ce côté-là. Mais la seule chose qui nous lie est que nos livres parlent de sexualité.

Un livre peut-il changer la vie de quelqu’un comme on le voit avec Billy ...et donc changer un tout petit peu le monde ?

Non, car trop peu de gens lisent des livres et trop peu, de bons livres. Et cela change d’autant moins le monde que ceux qui pourraient tirer bénéfice d’un livre, ne lisent pas. Ceux qui lisent mes livres partagent déjà mes idées. Souvent, les bons livres ne prêchent que des convertis. Pourtant, il est vrai qu’un bon livre, lu par quelqu’un qui aime lire, peut réorienter une vie. Mais pas plus. J’ai vu à Paris les milliers de gens manifester contre le mariage gay mais pas un seul, je pense, ne lira mon livre.

Philip Roth dit qu’il arrête d’écrire. Et vous ?

Rassurez-vous, je continuerai.