Des artistes, nos journalistes... partagent une sidération artistique, une épiphanie culturelle, une révélation qui les a marqués, touchés au cœur.

Voici la contribution de Jean-Baptiste Baronian, écrivain belge, auteur de très nombreux ouvrages (romans, nouvelles, essais, etc.) Membre de l’Académie royale de langue et de littérature françaises.

Cadix, Cádiz en espagnol, c’est d’abord et avant tout, pour le mélomane que je suis, la ville où Manuel de Falla a vu le jour, le 23 novembre 1876. En témoignent encore aujourd’hui la plaque commémorative sur la façade de sa maison natale, place de Mina ; une librairie portant son nom juste à côté ; sa statue au parc Genovés, un jardin botanique en bordure de l’océan Atlantique ; le Grand Théâtre baptisé Falla, forcément sur la place Falla.

Sans oublier sa dépouille mortelle dans la crypte de la cathédrale Santa-Cruz. Elle y repose, après avoir été transportée de la sierra Alta Gracia, en Argentine, où le compositeur est décédé le 14 novembre 1946, grâce à une autorisation spéciale du pape Pie XII accordée en 1947. Il travaillait alors à sa "cantate scénique" Atlantide, que son disciple Ernesto Halffter achèvera quelques années plus tard et dont la première sera exécutée en juin 1962 au célèbre Liceu de Barcelone, sous la direction orchestrale du chef américain Thomas Schippers (un intime de Leonard Bernstein).

Par contraste, nulle part à Cadix, je n’ai pu me procurer un disque de Manuel de Falla. Et dans les boutiques de souvenirs, il n’y a rien qui se rapporte à lui. Ni carte postale, ni pin, ni mug, ni bonbon, ni chocolat, ni le moindre gadget sur lequel on verrait son effigie. Encore moins l’ombre d’un tricorne. Cadix, c’est l’anti-Salzbourg, et peut-être faut-il s’en réjouir…

Au vrai, la plus grande gloire de la ville andalouse considérée comme une des plus anciennes d’Europe et, à coup sûr, la plus ancienne de la Péninsule ibérique, c’est son carnaval. Il remonte au début du XVIe siècle, quoique Charles-Quint, en 1523, ait formellement interdit le port des masques, et attire chaque année des milliers et des milliers de pèlerins, venus non seulement de l’Andalousie entière, mais également des quatre coins de l’Europe et de l’Amérique du Sud.

Les troupes de danseurs, de musiciens et des chanteurs déguisés en constituent la principale attraction. Et on prétend qu’il est alors possible d’entendre à profusion, et à satiété, la musique de Manuel de Falla. Dont de nombreux airs tirés de ses zarzuelas, les premières œuvres qu’il a écrites, ainsi que des morceaux de La Vie brève, de L’Amour sorcier ou des Nuits dans les jardins d’Espagne.

Autant de concerts improvisés, spontanés, ininterrompus et presque sauvages, autant de concerts fous sans aucun équivalent à travers le monde, cette année du 20 février au 1er mars.

J’ai quitté Cadix quatre jours avant. Et avant que la "Bête de l’Apocalypse" n’arrive au grand galop furieux en Espagne.