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Catherine Millet se fit connaître du grand public en 2001 par son livre fracassant : "La vie sexuelle de Catherine M." Un ovni où elle détaille avec la froideur d’un rapport de police, tous les détails de sa vie sexuelle aussi multiple que compulsive. C’était dans son esprit une performance littéraire, comme les plasticiens peuvent en faire, où l’auteur prend tous les risques. Contre toute attente, le livre a fait un triomphe planétaire avec près de 2,4 millions d’exemplaires vendus. On le trouve en Lettonie aussi bien qu’à Taïwan. Pendant trois ans, elle sillonna le monde pour parler de son œuvre.

Mais Catherine Millet est avant tout une critique d’art contemporain qui a pesé depuis 40 ans sur le monde de l’art en France grâce au magazine "Art Press" qu’elle créa en 1972 et qu’elle dirige toujours. "Art Press" est depuis quatre décennies la revue en français la plus influente et la plus discutée en art contemporain. Toute une génération de critiques d’art, directeurs de galeries ou d’institutions s’est forgé un esprit critique en lisant ses textes.

Catherine Millet revient sur ce long parcours dans des entretiens éclairants avec Richard Leydier (qui travaille aussi à "Art Press"), publiés dans la collection "Témoins de l’art" chez Gallimard ("Catherine Millet, d’Art Press à Catherine M."). Avec elle, on revit quarante ans d’histoire de l’art et de débats passionnés, depuis mai 68 jusqu’à l’arrogance triomphante du marché de l’art et des grands acheteurs internationaux.

Autodidacte, elle fit une entrée fracassante dans la critique d’art à moins de 20 ans. Sa première passion fut l’art conceptuel le plus radical (celui de Joseph Kosuth et d’"Art & Language"). Dès le départ, elle choisissait son camp : rencontrer les artistes mêmes, apprendre d’eux et exprimer ensuite ses convictions. En choisissant d’emblée "l’art véritable, dit-elle, celui qui donne à penser différemment". "Avoir traversé l’expérience de l’art conceptuel, dit-elle encore, forme l’esprit à l’analyse et à la critique et empêche de se laisser prendre naïvement par certaines illusions". Aujourd’hui, elle ne croit pas utile que des artistes répètent cet art conceptuel qui a eu son temps, qui a fait son "écart", un terme important pour elle. Si en 1968, règnait encore l’illusion d’une avant-garde, d’une ligne droite où avancer, le monde a ensuite totalement changé. Fini l’idée de mouvements (minimaliste, conceptuel, arte povera, support-surface, etc.). Aujourd’hui, l’art part dans tous les sens, est idiosyncratique (ne se revendique que de lui-même). Catherine M. scrute les artistes qui font des "écarts", les seuls intéressants à ses yeux. Car si on refuse désormais, dit-elle, "la vision d’une avant-garde se projetant vers une vérité future", mais qu’en même temps on continue à penser que "tout ne se vaut pas et qu’un geste reste important s’il est accompli pour la première fois dans l’histoire de l’art, si sa forme est inédite et s’il est pertinent dans son rapport à l’histoire", alors il faut envisager l’idée de l’écart que peut faire un artiste et qu’il serait vain de vouloir ensuite reproduire. "L’écart est le pas de côté que l’artiste fait par rapport à tous les chemins balisés de son époque. L’écart se produit à un moment donné parce que l’artiste refuse, à partir des connaissances qu’il en a, toutes les directions qui lui sont proposées. Mais l’écart reste un écart, il ne produit pas un modèle réutilisable, il n’impose pas un nouveau chemin, il ne fonde plus une tradition."

Pour elle, l’art et l’artiste sont une forme de religion (dans les années 70, années radicales, "Art Press", très pluridisciplinaire et alors teintée de psychanalyse, avait deux thèmes récurrents : la religion et la pornographie). Millet a refusé d’avoir des enfants pour se consacrer à sa passion et elle rappelle que Cézanne ne s’est pas rendu à l’enterrement de son père car il avait à peindre. Elle évoque aussi le virage de l’art contemporain, jadis marginal, vers le "grand public". Mais non pas grâce à une démocratisation de l’art mais à cause du côté "people " des grands collectionneurs (Saatchi, Pinault) et des cotes abracadabrantes du marché ! Elle regrette que dans les musées se pressent désormais tant de gens "qui y accomplissent un devoir plus qu’ils ne cherchent à combler une vraie attente" et que dans les institutions, "les gens de terrain aient été remplacés par des énarques dont le boulot est précisément la gestion des flux et le Lego des structures, bref, ce qui est à l’opposé de l’art".