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Peut-on aimer en même temps Brassens et la grammaire? Dût-il un jour emmener trois livres en prison, entre la brosse à dents et le savon à raser, Marc Wilmet répond d'un trait: Proust, Brassens et sa propre grammaire.

Y aurait-il donc quelque lien organique entre Georges Brassens, chantre moustachu de la moins convenue des anarchies, et la «Grammaire critique du français», nouvel agent de circulation de la langue française? A la guitare de l'un, accordée au refus des contraintes, répondrait ainsi l'écho du garde-fou: la liberté a ses règles. Brassens d'ailleurs était aussi d'une humanité intransigeante.

L'on pourrait à première vue s'en étonner. On connaissait Marc Wilmet, en effet, comme l'un de ces tolérants gardiens de la langue qui n'ont jamais voulu, par exemple, fétichiser ou momifier l'orthographe. Or le même homme nous dit maintenant, dès l'avant-propos, qu'à l'adage scolastique qui veut que «l'exception confirme la règle», il croit plutôt qu'elle l'infirme. Et d'ajouter que, si la linguistique est une science humaine, elle n'est pas molle pour autant. Et qu'elle ne perd rien, de surcroît, à s'appuyer sur une linguistique générale, commune à toutes les langues.

COMME UN ROMAN

L'ouvrage du Pr Wilmet débute comme un roman. Par un petit séjour isolé en Normandie, lors d'une année sabbatique en 1990. Seul avec son chat. Auprès d'un feu de bois, peut-être, sa grammaire chevillée au corps. Des journées de dix-douze heures de travail, assez longtemps pour achever le syntagme nominal. Ce qui, après sa thèse sur le verbe en moyen français, lui offrait les deux pans de la langue: le verbe et le nom.

Restait alors le plus dur sans doute: la phrase. Un énorme travail en l'occurrence, tant par la recherche que par l'unification ou la rédaction.

«C'est par ce chapitre, jusque-là le moins abouti, que s'est précisément le plus développée cette troisième édition.» L'ampleur même d'un tel ouvrage explique d'ailleurs pourquoi la plupart des grammaires aujourd'hui se réalisent en équipe.

La comparaison avec le roman s'arrête peut-être là, quoique. «Ma grammaire est difficile parce que je l'ai construite comme un traité de géométrie. Contrairement à la plupart des grammaires, qu'on consulte par morceaux en se référant à l'index, elle procède selon un plan. J'ai voulu en faire aussi un outil scientifique plutôt qu'une grammaire scolaire.»

L'érudit rappelle au besoin que la fameuse grammaire des écoles, née en France au début du XIXe siècle et ayant ainsi pris quelque peu la place du catéchisme, s'est toujours enseignée au mépris de toute réflexion. «L'objectif des instituteurs était l'orthographe. La pensée grammaticale en soi ne les intéressait guère, s'étant arrêtée un peu plus tôt avec les Encyclopédistes. La porte était ouverte, dès lors, à toutes sortes de monstruosités. Les grammaires scolaires se copient l'une l'autre, sans citer leurs sources, affirmant tout et son contraire à quelques pages d'intervalle.»

UNE ÉCOLE D'ABRUTISSEMENT

Exemple au hasard de ces grammaires insensées. Que lit-on ici ou là à propos du sujet? Que c'est «le mot qui fait l'action à la voix active, ou l'action exprimée par le verbe». Le poil du linguiste se hérisse soudain:

«Là, la définition du sujet est déjà fausse! Prenons «il pleut» : «il» n'est pas le mot qui fait l'action; il est le mot qui donne ses marques d'accord au verbe. Mais on a préféré inventer le sujet apparent, par opposition au sujet réel. Que dire alors quand «il pleut des cordes» ? Les cordes constituent-elles le complément d'objet direct?»

Les cas litigieux se multiplient dans la bouche de l'académicien. Qui tantôt s'indigne, puis se gausse, de guerre lasse. La grammaire, à l'entendre, devient un grand jeu. Hélas trop tôt enseignée, assène-t-il. «La grammaire scolaire est une école d'abrutissement!» Parce qu'elle aurait été malheureusement conçue dans l'illusion de faciliter l'orthographe. Funeste erreur, selon lui, car celle-ci s'acquiert sans une once de grammaire.

Mais à qui, dans ce cas, s'adresse Marc Wilmet? «Je l'avais imaginée pour les enseignants. L'idée était de leur donner une linguistique très solide, afin qu'elle devienne praticable dans les classes, moyennant un travail de transposition. Mais cette passerelle ne s'est pas faite jusqu'ici. Cela demande évidemment du courage.»

Le professeur s'emballe derechef sur le subjonctif, qui n'est pas tant à ses yeux le mode du doute que celui qui indifférencie les époques, et s'exclame: «Il est un psittacisme qui fait parler du mode aux élèves sans qu'ils sachent de quoi il s'agit. De même pour le participe passé, qui participe de deux natures, verbe et adjectif, et s'accorde toujours comme un adjectif. C'est très, très simple. Ce sont les grammairiens qui ont compliqué les choses.»

Attendu qu'on peut connaître la langue sans grandes notions de grammaire, celle-ci est enseignée à des enfants qui n'en peuvent tirer aucun bénéfice intellectuel. «Apprendre l'analyse de phrase en primaire, c'est une aberration! Moi, je faisais cela à l'université avec mes étudiants de licence. Cela peut prendre des allures très ludiques.»

INSTRUMENT DE LIBÉRATION

Dans le même esprit, Marc Wilmet s'en prend par exemple à la sacralisation de l'orthographe entretenue par les concours d'orthographe.

«Cela induit dans le public une appréhension non scientifique de la langue qui fait tout de même notre humanité.»

La «langue du Net», au demeurant, n'afflige pas le maître linguiste. Qui rétorque sereinement qu'il existe plusieurs français, plusieurs niveaux de langue. Un pour le tchat, un pour Boileau! «Il ne faut pas mépriser la culture des autres.»

Le grammairien aspire humblement à faire penser les gens par la science de la langue. Cette langue qu'il perçoit nettement comme un instrument de libération, qui affranchit l'individu de la puissance d'autrui, le libère des contraintes absurdes. «Mon métier, au fond, est de conduire des esprits à aller plus loin que soi.»

la meilleure grammaire scolaire, magnifique par ses exemples. J'ai beaucoup mieux connu Hanse,

un homme d'une rare modestie

que j'aimais bien.

Ce n'était pas un linguiste, mais un littéraire plutôt».

© La Libre Belgique 2004