La ligne et l’atome

Alain Lorfèvre Publié le - Mis à jour le

Livres - BD

Parmi les trente-cinq événements organisés dans le cadre de l’année Bruxelles BD 2009, la double exposition "A la recherche du Style Atome"/"Hommage de quatorze auteurs à l’Atomium" est l’une des plus attendues.

A la fin des années 70, toute une nouvelle génération de dessinateurs français, belges et, plus largement, européens, prend ses distances avec les expérimentations underground nées à la fin des années 60. Emergeant au même moment qu’une nouvelle scène musicale post-punk - les néoromantiques et leur new wave - les Ever Meulen, Yves Chaland ou Joost Swarte vont revisiter l’école graphique de leurs aînés, notamment celle de Marcinelle incarnée par Franquin, Tillieux ou Jijé.

Le Hollandais Joost Swarte fut la figure de proue de ce mouvement. Lui qui inventa le terme "ligne claire" pour qualifier la rigueur du dessin d’Hergé et de "l’école de Bruxelles" œuvra à nouveau pour la postérité en qualifiant le "Style Atome" qu’il définissait alors comme "L’Art déco contemporain d’il y a trente ans" (!). Ou le plaisir débridé des lignes, des courbes, des couleurs sur fond d’optimisme et de société de consommation qui avait vu naître sur la planche à dessin d’un Franquin, entre autres, quelques-unes des plus belles cases de l’histoire de la bande dessinée. Mais comme en 1977, les déceptions du Flower Power, la guerre du Vietnam, la crise pétrolière et le nihilisme punk étaient passés par là. Swarte et ses petits camarades allaient mêler nostalgie et ironie aux délires d’un déjà passéiste "space age".

Sur neuf écrans (soit le même nombre que les boules de l’Atomium), l’exposition met en avant sept artistes majeurs du Style Atome et deux fois quatre créateurs de la nouvelle génération perpétuant le courant. Outre l’incontournable Joost Swarte, on retrouve les Français Serge Clerc, Yves Chaland - qui firent les belles heures de "Métal Hurlant" - et François Avril, au style plus "lâché" (et dont on peut toujours voir, jusqu’à dimanche, une exposition à la galerie Brüsel), l’Anversois Ever Meulen (qui signa pour "Telex" la pochette du 45 tours d’ "Eurovision" - voilà qui ne rajeunit pas ceux qui s’en souviennent) et les Espagnols Daniel Torres et Mariscal, qui profitèrent avec talent des premiers souffles de l’après-Franco.

La deuxième exposition adossée au "Style Atome" présente les illustrations-hommage à l’Atomium conçues à l’occasion du cinquantième anniversaire du monument par quatorze auteurs de bande dessinée et illustrateurs - François Schuiten, Frank Pé, Philippe Berthet, Jacques de Loustal. Au centre de la pièce, des panneaux explicatifs présentent les souvenirs ou les évocations des auteurs à propos du monument conçu par André Waterkeyne. Sur le papier, chacun revisite à sa manière ceux-ci. Chacune des illustrations vaut le temps d’un examen attentif pour en apprécier certains détails référentiels, parfois subtilement dissimulés.

Joost Swarte - encore lui - décompose son espace en sphère, devenant des vues sur des vignettes jouant des clichés de "l’âge d’or" que furent les années 50 : tout le monde y fume (même les robots), les voitures sont produites en masse et, à la maison, Madame passe l’aspirateur quand Monsieur regarde la télévision. Floc’h rend un magnifique hommage à Waterkeyne, et à la Belgique (observez les couleurs du dessin), Dupuy et Berbérian glissent parmi la foule des visiteurs de l’expo Monsieur Marabout (une autre icône de l’époque) et Ever Meulen se permet de glisser un petit hommage à Magritte. Quant à Giardino, qu’on n’attendait pas là, c’est Monsieur Hulot qu’il convoque aux pieds des sphères, dans une ode à une douceur de vivre révolue.

Jusqu’au 20 septembre. Square de l’Atomium, de 10h à 18h. Entrée : 9 €, 6 € (seniors, étudiants et moins de 18 ans) www.atomium.be

Alain Lorfèvre

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