ENTRETIEN

Albert Jacquard, 80 ans, est bien connu par ses nombreux livres et ses talents de conférencier. Généticien, enseignant, il développe sa philosophie de la vie et de l'action dans ses livres de vulgarisation scientifique et dans ses essais. Il propose une pensée humaniste et laïque moderne pour faire évoluer la conscience collective.

On l'a qualifié parfois «d'abbé Pierre laïque» (« Je suis laïque, c'est vrai, mais je ne me compare pas à l'abbé Pierre qui est par ailleurs un ami»). Il participe à de nombreux combats comme le droit au logement, la justice sociale, la lutte contre le racisme... Pour lui, l'enjeu majeur est l'éducation plus que l'économie. Il dénonce les méfaits du capitalisme: la compétition acharnée, l'individualisme forcené, la pollution, le gaspillage, l'aveuglement. Albert Jacquard rejette les religions quand elles sont sources de sommeil intellectuel et prône plutôt un humanisme, la lucidité (un mot qu'il répète souvent) et le combat pour un monde plus solidaire qui retrouve le chemin du collectif.

Nous l'avons rencontré pour son dernier livre, «Nouvelle petite philosophie». Il y dialogue avec la philosophe Huguette Planès qui l'interroge sur quelques concepts comme «Humain, Rationnel et Irrationnel, Solidarité, Générosité, Autonomie». Jacquard y développe à nouveau ses idées dans une langue simple, sans références philosophiques, destinée à un grand public et en particulier aux jeunes. Il prépare pour octobre un nouveau livre: «Mon utopie».

Le monde ne se porte pas bien. Vous dénoncez l'individualisme ambiant, la compétition, le capitalisme sans contrepoids.

C'est le goût de la croissance qu'il faut dénoncer. Chirac vient de souhaiter une croissance pour la France, mais en un siècle, 3pc de croissance annuelle revient à multiplier par cent nos dépenses. C'est intenable. La croissance est une drogue et, comme elle, elle fait du bien dans les premiers instants mais tue à terme.

Dans ce processus d'abrutissement, on retrouve la télé qui endort et Internet?

Cela fait 100000 ans qu'on apprend à communiquer par des mots, mais cela ne fait qu'un demi-siècle qu'on a inventé de communiquer par des images. Tout à l'heure, dans une salle d'attente, je me suis surpris à fixer comme un con un écran où passaient des ronds et des triangles. Nos cerveaux n'ont pas été conditionnés à être submergés par ces images qui bougent. Il nous faudra peut-être 50000 ans d'apprentissage et en attendant, elle aussi est une drogue. Ces images qui nous fascinent sont des viols de la personne et les gens de la télé sont des violeurs. Quant à Internet, je dénonce l'isolement qu'il provoque. Quand des gamins surfent, ils découvrent une science surgelée et préfèrent la machine au professeur alors que ce dernier peut leur parler de choses plus profondes et les faire réfléchir. Internet est à la recherche scientifique ce que la masturbation est à l'amour.

La réponse est dans l'éducation.

Bien sûr. Ce samedi, je vais à Sarcelles, où eurent lieu les émeutes et je rencontre 250 instituteurs pendant 3h pour les faire parler. L'instituteur est à la pointe de la création humaine. J'aime répéter la phrase d'Erasme, « on ne naît pas homme, on le devient». Grâce à la rencontre, seul l'humain peut faire de l'humain. L'homme est l'objet d'une métamorphose. Il y a la nature qui lui donne ses organes mais il y a ensuite l'aventure qui le fait homme grâce à la rencontre. Les instituteurs restent des hommes de passions, ils gardent la flamme mais ils en veulent au ministère d'être enfermés dans des évaluations multiples. Tant qu'on gardera les idées de classements et de notes, cela n'ira pas. Les parents ont tort de les réclamer. Les enfants n'ont à être ni premiers, ni derniers. Ils ont à progresser selon leur rythme. Être premier, c'est stupide car on ne peut l'être que dans une seule dimension. La note, c'est l'unidimensionalité. Le goût de la compétition est scandaleux car c'est vouloir battre les autres. Cela fabrique un gagnant mais aussi beaucoup de perdants. C'est différent de l'émulation qui est la comparaison avec l'autre pour s'améliorer alors que la compétition c'est le croc-en-jambe, c'est la destruction de l'autre.

Vous estimez qu'il manque un gouvernement planétaire qui puisse représenter l'enjeu de la planète pour les générations suivantes.

A six milliards sur une petite planète, nous devrons bien nous rendre compte qu'on est solidaires. La petitesse même de notre planète nous oblige à prendre des mesures planétaires. L'OMS peut devenir l'embryon d'un ministère mondial de la santé qui soignera les malades et pas seulement ceux qui peuvent payer pour être soignés.

Etes-vous écologiste?

J'ai plus d'admiration pour José Bové que pour les dirigeants de Monsanto. La Nature n'a pas de droits, ce sont les générations qui nous suivent qui ont le droit de profiter aussi de la nature que nous connaissons.

Comment imaginer une morale sans dieux?

Je n'enlève rien à Dieu mais c'est presque blasphématoire de demander à Dieu d'intervenir, alors qu'on peut se débrouiller et qu'on fait parfois dire à Dieu des choses qui ne sont pas belles.

Un message d'optimisme quand même pour les jeunes?

Ils sont libres de forger leur avenir, sans diktats et, comme le monde est dans un très mauvais état, ils peuvent l'améliorer plus facilement, c'est leur chance.

«Nouvelle petite philosophie», par Albert Jacquard, chez Stock, 248 p., env.: 16,5€.

© La Libre Belgique 2006