Étrange, fascinante, obsédante. La petite musique de Claudie Gallay est de celles qui font les écrivains, les vrais, bien dans leur écriture reconnaissable en quelques phrases, éloquente dans les non-dits, toujours à mi-chemin des évidences. Il y a un plaisir sensuel à lire cet auteur, pour ses personnages présents et insaisissables, leurs paroles quelconques et vraies, leurs gestes anodins et lourds de sens, pour ses phrases sans recherche aucune, dépouillées, ramenées à l'essentiel dans une parcimonie de style d'une incroyable richesse.

Claudie Gallay, la quarantaine, vit dans le Vaucluse. Elle en est à son quatrième roman, tous publiés par les éclectiques éditions du Rouergue. On l'aime ou pas. Mais il faut y goûter, par curiosité, pour découvrir autre chose. Il faut savoir qu'on ne sortira pas indemne de sa lecture, hypnotisé par sa vision des êtres, les sens ébranlés, incapable de ne pas jeter un autre regard sur le monde.

MYSTÈRE

Le titre de son dernier roman est emprunté à l'épitaphe d'André Breton qui avait voulu que, sur sa tombe, figure cette phrase: «Je cherche l'or du temps». Autour de l'écrivain, de son exil aux Etats-Unis dans les années 40, de sa découverte des Indiens hopi, Claudie Gallay a construit une mystérieuse fiction. Le narrateur, un père de famille dans la trentaine, en vacances au bord de la mer, convaincu d'être heureux entre son épouse et ses deux filles, fait la connaissance par hasard d'une vieille dame avec laquelle il entame une conversation dont il va sortir insatisfait de sa vie. Le père de la dame a été le photographe de Breton lors de ses expéditions chez les Indiens. Elle en a conservé précieusement les vestiges dans ses armoires et ses albums et, surtout, une philosophie: «En terre hopi, l'individu seul n'existe pas. Chaque homme fait partie d'un tout. Du vivant et de l'inerte. Il n'y a pas de solitude». Ils iront jusqu'au bout, de la révélation de son secret pour la vieille dame, de la remise en cause de son existence pour le narrateur.

Ce roman qui n'est simple qu'en apparence apparaît très vite comme un parcours initiatique. Entre rêves et désillusions, étouffés par leur individualisme, excédés par la société qui les y plonge, les personnages sont en quête de repères, prêts à tout remettre en question pour les découvrir, jamais certains d'avoir dispersé la brume qui les recouvre comme elle recouvrait Venise dans la précédente fiction de Claudie Gallay. Réédité en poche, «Seule Venise» est sans doute son oeuvre la plus épurée. Là, une jeune femme, en oubli d'une rupture, condamnée à la solitude, choisit de se perdre au coeur de l'hiver dans la ville mythique qu'elle découvre comme elle est rarement apparue en littérature. Avec des rencontres improbables, celle du patron de la pension où loge la narratrice, du couple de danseurs qui y bâtit son amour, du prince russe, nostalgique de Saint-Pétersbourg, qui y finit ses jours, celle surtout de ce libraire, l'amant espéré et devant lequel on hésite. Avec ces détails de rien du tout, un chocolat chaud chez Florian, l'odeur du cuir des livres anciens de la librairie, l'eau noire des canaux, le silence vertigineux des églises, le lecteur est plongé dans un climat envoûtant. Malgré lui.

L'écriture de Claudie Gallay tient de la magie.

© La Libre Belgique 2006