Il est un guide zélé, méticuleux dans ses préparations, obéissant sans failles à sa mission de transmettre les valeurs d’héroïsme et de souffrance. Il n’hésite pas à enchaîner les projets, même si ceux-ci doivent le tenir éloigné de son foyer. Il est lui-même passionné et féru de ce qu’il transmet : l’histoire des camps de concentration.

"Voyages de la mémoire"

C’est sous la forme d’une lettre adressée au président de Yad Vashem, l’institut international pour la mémoire de la Shoah basé à Jérusalem, que se déploie Le monstre de la mémoire, quatrième roman traduit en français de l’auteur israélien Yishaï Sarid. Le destinataire est un historien de haut vol (qui n’hésite d’ailleurs pas à vanter ses qualités), employé par Yad Vashem pour accompagner ce qu’on appelle des "voyages de la mémoire". Les publics qu’il encadre varient (lycéens, officiels israéliens, retraités), lui tente de s’adapter. Quand parfois surgit la tentation de les bousculer, en leur livrant jusqu’aux moindres détails de la mise à mort. Ou celle de capter l’un ou l’autre regard sensible auquel transmettre un surplus de connaissance. Ou, par dépit, celle d’abandonner tout espoir de faire comprendre l’importance de ce qui s’est joué.

Banalisation

Alors que les derniers rescapés rechignent de plus en plus à témoigner, la question de la transmission se pose. D’autant que les réactions des jeunes déstabilisent le guide. "Ils ne haïssaient pas les Allemands, les adolescents de mes groupes, loin de là, ils ne s’approchaient même pas d’un tel sentiment. Les bourreaux n’existaient quasiment pas dans le récit qu’ils se construisaient. […] Jamais je ne les ai vus pointer un doigt accusateur vers les assassins." Ce, alors que s’insinue en lui toujours plus la question du poids de son message face à la banalisation de l’horreur. Comment transmettre la réalité de ce qui s’est passé quand l’atmosphère est aux bougies, aux chants à la guitare, aux "mièvreries ritualisées" ?

© D.R.

Alors que les célébrations du 75e anniversaire de la libération des camps sont encore dans nos mémoires, Yishaï Sarid ne craint pas de mettre en lumière les dangers d’une transmission édulcorée ou biaisée. Il en explore les facettes en fin enquêteur qui charrie de multiples points de vue mais son ton prend çà et là des accents trop méthodiques, se cantonnant à la démonstration intellectuelle. Malgré ces réserves sur la forme, son roman constitue un utile contrepoison aux dérives dénoncées. Il mérite donc l’attention pour l’importance des questions soulevées.

  • Yishaï Sarid | Le monstre de la mémoire | roman | traduit de l’hébreu par Laurence Sendrowicz | Actes Sud | 158 pp., env. 18,50 €

EXTRAIT

"Les victimes sont là, dans ce champ, elles hurlent, entendez-les, écoutez, rien qu'une seconde, ces millions et ces millions d'êtres humains, ils sont dévorés, tout le temps dévorés, brûlés, raillés, chatouillés, avec un fouet tandis qu'ils avancent vers l'asphyxie, coupables d'avoir un jour porté des vêtements, marché dans la rue, élevé des enfants, fait à manger, lu des livres et fréquenté des amis. Ne sont plus à présent que de la chair suppliciée qui très bientôt se consumera."