Reprenons où nous en étions restés, en octobre 2010, en refermant "Agonie", le fascinant premier volet du diptyque que le scénariste français Fabien Nury et son compatriote dessinateur Thierry Robin consacrent à la mort de Staline et à sa succession. Le 5 mars 1953, Joseph Vissarionovitch Djougachvili dit Staline est officiellement déclaré mort, une semaine après avoir été victime d’une hémorragie cérébrale. Les huiles du Parti communiste, Kroutchev, Malenkov, Boulganine, Molotov, mais surtout Lavrenti Pavlovitch Beria.

Si la série est intitulée "La mort de Staline", c’est d’ailleurs essentiellement à partir du point de vue du puissant et intrigant ministre de l’Intérieur du régime totalitaire qu’est traité le récit.

Ivre de pouvoir, le Beria historique était d’une cruauté qui dépasse l’entendement et la simple "conscience professionnelle". Le dessin semi-réaliste de Thierry Robin traduit à merveille la sauvagerie onctueuse qui émane de Beria mais aussi l’ambition qui l’anime. "Mon travail a été de chercher un style qui touche à la caricature pour typer chacun des personnages", nous confiait le dessinateur, lors de l’édition 2011 du festival d’Angoulême. "Mais sans les rendre trop grotesques, parce qu’il faut qu’on y croie, qu’ils nous fassent peur." Pour le coup, c’est réussi.

Fabien Nury, que l’on tient pour l’un des scénaristes les plus inspirés de la bande dessinée française actuelle ("W.E.S.T.", "Le maître de Benson Gates", "Je suis légion" et "Il était une fois en France") est parvenu, quant à lui, en 120 pages électriques, à rendre la tension permanente générée par la folie criminelle du paranoïaque régime stalinien, en relatant cette course au pouvoir où tous les coups tordus sont permis. "Il était une fois en France est l’histoire d’un homme (l’immigré juif roumain Joseph Joanovici, ferrailleur milliardaire, collabo et résistant. A lire d’urgence, NdlR) qui s’inscrit dans la durée. La mort de Staline est celle d’un événement, ce qui suppose une démarche inverse, en termes de focalisation et de narration. Les personnages font des entrées et des sorties assez théâtrales", commente Nury. "Je dois mobiliser tous les points de vue qui m’arrangent pour suivre la ligne de l’événement. Une fois qu’on a prévenu le lecteur, on peut couper ce qui est hors du cadre qu’on s’est fixé pour coller au sujet."

Sur celui-ci, les auteurs se sont abondamment documentés, même s’ils précisent qu’il s’agit d’une fiction, "une comédie noire du pouvoir", Nury dixit, qui imagine le hors-champ de l’Histoire.

La fin est connue (nuls en Histoire mais amateurs de suspense, ne lisez pas cette ligne : c’est Kroutchev qui gagne). Mais allez savoir ce qui s’est réellement dit et produit avant l’épilogue "C’est une histoire vraie soviétique", ironise Nury. "C’est-à-dire qu’il n’existe pas une vision objective." Qui sait, au fond, si la réalité n’a pas dépassé la fiction ?

Funérailles (La Mort de Staline, t. 2) Nury et Robin Dargaud 56 pp. en couleurs, env. 14 €